Lettre du personnage de Hans Christian Andersen, Annunziata, à Antonio - Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre du personnage de Hans Christian Andersen, Annunziata, à Antonio

HCA_by_Thora_Hallager_1869

1835

 
 

Je t’ai vu, Antonio ! t’ai vu encore une fois ! C’était mon unique désir, et, pourtant je redoutais cet instant comme on redoute la mort qui apporte cependant le bonheur. Il n’y a que quelques heures que je t’ai vu ; lorsque tu liras cela, il y aura des mois mais pas d’avantage, je crois ! On dit bien que celui qui s’est vu lui-même doit mourir peu après ! Tu étais la moitié de mon âme, tu étais ma pensée ! Je t’ai vu ! Tu m’as vu dans mon bonheur, dans ma misère ! Tu étais le seul qui reconnaisse encore la pauvre Annunziata, l’oubliée ! … Mais je le méritais aussi, Antonio ! A présent, j’ose te le dire, car lorsque tu liras ceci, je serai morte. Je t’aimais, je t’ai aimé depuis mes jours heureux jusqu’à mon dernier instant. La Madone n’a pas voulu  que nous soyons unis en ce monde et elle nous a séparés. Je savais ton amour avant cette malheureuse soirée où le coup de feu a frappé Bernardo et où tu me l’as avoué ! Ma douleur sur ce malheur qui nous séparait, la grande plainte qui étreignit mon coeur m’ont lié la langue, je me suis cachée la face contre le corps du mourant et tu es parti, je ne t’ai plus vu ! Bernardo n’était pas mortellement blessé, je ne le quittais pas avant d’être sûre ! Est-ce cela qui a éveillé dans ton âme le doute sur mon amour pour toi ? Je ne savais où tu étais, je ne pouvais le découvrir. Quelques jours après, une étrange vieille femme vint me trouver et me tendit un billet sur lequel tu avais écrit : « Je pars pour Naples. » Il y avait ton nom en dessous, elle dit qu’il te fallait un passeport et de l’argent. J’obtins de Bernardo qu’il le demande à son oncle, le sénateur. En ce temps-là, mes désirs étaient des ordres, mes paroles avaient de la force, j’obtins ce que je désirais. Bernardo était également désolé pour toi ! Il recouvra la santé et m’aimait, je le crois, il m’aimait sincèrement. mais toi seul emplissais ma pensée. Il quitta Rome, je devais me rendre à Naples, la maladie de ma vieille amie m’obligea à rester à rester un mois à Mola di Gaeta. Lorsque, ensuite, nous arrivâmes à Naples, j’entendis parler d’un jeune improvisateur, Cenci, qui, le soir où j’étais arrivée, avait fait ses débuts au théâtre. Je pressentis que c’était toi… Je m’en assurais. Ma vieille amie t’écrivit aussitôt, elle ne mentionna pas nos noms, mais dit où nous habitions… Tu ne vins pas, elle écrivit de nouveau, sans signer, assurément, mais tu aurais dû savoir par qui c’était envoyé. Elle écrivait :

« Venez Antonio ! Vous avez dû surmonter la terreur du dernier instant malheureux  que nous avons passé ensemble ! … Venez vite, tenez tout cela pour un malentendu, tout peut se remettre, seulement, ne tardez pas à venir ! »

Mais tu n’es pas venu ! … Ces lettres, tu les avais lues, à ce que j’ai appris, et tu étais reparti, tu étais retourné immédiatement pour Rome. Que pouvais-je croire ? Tom amour était-il déjà  passé ? Moi aussi, j’étais fière, Antonio ! Le monde avait rendu vaine mon âme ! Je ne t’oubliais pas, je renonçais à toi, et j’en souffris ! Ma vieille amie mourut, son frère la suivit. Ils avaient été comme des parents pour moi, je restais toute seule au monde, mais j’avais été la favorite de ce dernier, j’étais jeune et belle, je brillais par mon chant. Ce fut a dernière année de ma vie ! En me rendant à Bologne, je tombais malade, très malade, et mon coeur souffrait ! Antonio, je ne savais pas que tu pensais affectueusement à moi, qu’un jour quand tout mon bonheur en ce monde tomberait, tu déposerais encore un baiser sur mes mains… Je gardais le lit, malade, une année ; la fortune que j’avais rassemblée pendant les deux années où j’avais été cantatrice s’évapora… J’étais pauvre, et doublement, car ma voix avait disparu, la maladie m’avait épuisée. Des années passèrent, quelques sept longues années… Alors nous nous sommes rencontrés… Tu as vu ma misère ! Tu as certainement entendu dire comment on sifflait l’Annunziata que l’on avait conduite en triomphe, un jour, par les rues de Rome ? Ma pensée s’est faite amère, comme ma destinée ! … Tu es venu à moi, comme un voile, tout s’est déchiré devant mes yeux, je l’ai senti : tu m’avais sincèrement aimée ! je t’ai repoussé dans le monde, m’as-tu dis. Tu ne savais pas comme je t’avais aimé, comme j’avais tendu les bras vers toi! Je t’ai vu, tes lèvres brûlantes se sont posées sur ma main, comme dans les anciens temps, dans les temps meilleurs ! Nous voici séparés, je reste seule dans cette petite chambre, demain, je la quitterai, Venise aussi peut-être ! Ne sois pas affligé à cause de moi, Antonio, la Madone est bonne et miséricordieuse ! Pense amicalement à moi, c’est la morte qui t’en prie, c’est Annunziata qui t’a aimé et qui prie aussi maintenant… Au ciel, pour toi !

Ma détresse touche à sa fin ! Louée soit la Madone de toutes les joies qu’elle m’a envoyées, louée soit-elle de tout chagrin ! … J’ai la mort au coeur ! le sang s’en retire. Un instant encore et c’en sera fini ! La plus belle et la plus noble fille de Venise est ta fiancé, m’a-t-on dit. Soyez heureux, c’est le dernier voeu d’une mourante ! Je ne connaissais personne au monde à qui je pouvais dédier ces lignes, si ce n’est elle. Elle viendra, me dit mon coeur, celle qui se trouve au seuil de la mort, un noble coeur de femme ne lui refusera pas de lui offrir la dernière boisson rafraîchissante ! Elle viendra ! Adieu, Antonio ! Ma dernière prière sur terre, ma première au ciel seront pour toi, pour elle qui sera tienne, ce que je n’au jamais pu être. Vaine était mon âme, les louanges du monde en cause ? Peut-être n’aurais-tu jamais été heureux avec moi, sinon, la Madone ne nous aurait pas séparés. Adieu ! adieu ! Mon coeur est en paix, ma douleur est passée, la mort est proche ! Priez aussi, toi et Maria, pour moi ! …

 



29/10/2015
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