Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Grisélidis Réal à Jacques Dominique Rouiller

Grisélidis Réal © DR

Genève, le 26 mai 1977

Cher Jacques Dominique,

[…] Mon cher ami, je ne te range PAS parmi les « cons »… d’ailleurs il n’y a PAS DE CONS (ça serait trop facile !)… il n’y a que des hommes et des femmes RESPONSABLES. Je vais donc essayer de te donner mon très humble et très discret (ne point choquer) point de vue sur la question… Ta réaction à la vue de ces deux innocentes photos – et pourtant, TOI qui es photographe de métier et par vocation , tu photographies tous les jours sans t’en douter, peut-être, des choses bien plus cruelles et scandaleuses, bien plus révoltantes que la vision limpide, anatomique, organique, d’une petite touffe de poils recouvrant un vagin dont sont sortis quatre enfants. Bien que ce lieu soit poétiquement nommé « Chat » ou « Chatte » dans le langage érotique populaire, de le voir à poil sur une image, il n’y a pas de quoi fouetter un chat…

Nous oublions qu’il existe un TABOU extrêmement fort sur les organes sexuels et particulièrement sur les dits organes FEMELLES. Une femme, dans la conscience humaine civilisée, c’est d’abord et naturellement la sacro-sainte MERE, intouchable, sacrée, qu’on a même réussi (c’est la plus grande victoire du refoulement judéo-chrétien) dans un cas unique et spectaculaire, à faire rester VIERGE dans la représentation de la fameuse mère du Christ (qui a sans doute, par une particularité anatomique monstrueuse, dû accoucher par le nombril, ou alors par l’anus ? Et concevoir son fameux fils – qui nous a soi-disant tous sauvés et qui n’a rien sauvé du tout, à part une morale truquée – par le même orifice imaginaire ?). Passons sur cette mythologie grotesque – tiens, ça serait amusant de représenter ces actes (qui tiennent du pur délire) parasexuels en peinture, ou dans des happenings dans les écoles du dimanche… de petits films instructifs dans les cours de catéchisme… ça donnerait vachement de boulot aux réalisateurs. Mais les enfants, qui sont si intelligents, comprendraient tout de suite pourquoi eux, ils sont nés et conçus dans le Péché (encore une notion technique frauduleuse christianisante…). Car ces pauvres gosses ne sont pas dupes et SAVENT précocement qu’on fait les gosses et qu’on les évacue par de coupables orifices, condamnés de toute éternité à rester cachés et si possible inconnus – quand ils ne sont pas simplement SUPPRIMES de la conscience et de toute représentation visuelle et mentale.

Ces deux petites photos qui t’ont tellement CHOQUE (ceci n’ayant rien à voir avec aucune morale… dis-tu – ça, c’est encore à voir – la Morale dispose de beaucoup de travestissements…), eh bien moi je les ai montrées à deux de mes gosses (Léonore, ma fille de 22 ans et Boris, mon fils de 20 ans) et ils n’en ont nullement été choqués.

Si un jour tu les rencontres par hasard, tu pourras leur demander toi-même. En effet, que voient-ils sur ces fameuses photos ? Leur mère étendue à demi sur le lit, souriante, à moitié déshabillée, et sur l’une, le sexe à l’air. Bon. Et alors ? Pourquoi se choqueraient-ils ? Ne m’ont-ils pas déjà vue cent fois, pendant toute leur enfance et même maintenant, nue, dans toutes les positions, en train de me laver, essuyer, pommader, n’ont-ils pas toujours su qu’ils étaient sortis de cette petite caverne de chair rose entourée d’un buisson noir frisé ? Ne l’ont-ils pas déjà regardée de tout près, et même touchée ? En effet, c’est arrivé un jour (ils avaient 7 ans et 9 ans) où poussés par une curiosité tout à fait naturelle – et pas du tout malsaine – ils sont venus vers moi un matin et ont demandé : « Montre-nous d’où nous sommes sortis, et aussi où nous avons tété… ». Ont suivi les inévitables questions : « Ca ne t’a pas fait mal ? Il n’y a plus de lait, etc. ». Ils ont voulu voir, de tout près, et même toucher. A peine, d’ailleurs. Une fois rassurés, ayant vu et compris le mécanisme de ces organes du corps, ils n’en ont plus jamais reparlé et n’ont plus jamais demandé à les « voir » – en fait même en me voyant nue tous les jours, ils ne s’en occupaient plus.

Or il faut que tu saches (et LOIN de moi l’idée de te faire de la peine ou même d’y voir un rapprochement quelconque) que depuis que j’ai recommencé à me prostituer (pour moi et d’autres, il s’agit d’une activité NOBLE et utile, comme on va voir), la majorité des « clients » que je rencontre (je mets à part le « populaire », les ouvriers immigrés au budget modeste, seuls, ou quelques Suisses pauvres défavorisés par la Nature) sont des types tout à fait NORMAUX. Ils peuvent payer cent ou même deux cent francs suisses (donc ce ne sont PAS des pauvres) – ce sont souvent des intellectuels, ingénieurs, chimistes, professeurs, chirurgiens, juristes, avocats, médecins, hommes d’affaires, commerçants, patrons d’usine ou de régies immobilières, etc. Ils ont TOUS une femme (qu’ils aiment, à laquelle ils tiennent), deux ou trois enfants (qu’ils aiment, et dont ils veulent rester le père à tout prix, dont ils se sentent absolument responsables…). Alors ? (J’ai aussi rencontré des journalistes, acteurs, donc des hommes cultivés.) ALORS ? Hein ? Qu’en dis-tu ? Je suis allée chez certains de ces hommes, ils habitent des maisons ou des appartements tout à fait semblables à ton chez-toi… avec de beaux objets, des livres, des tapis, des meubles souvent très beaux, des chambres d’enfants avec des affiches, des jouets, où tout est conçu avec amour et tendresse pour que ces enfants soient libres et heureux dans un certain désordre animé où leur créativité et leur sens du jeu puissent s’exercer à l’aise.

Alors ? Eh bien, quand leur femme est en vacances avec les gosses, ces hommes tout à fait charmants, et cultivés, et responsables chez eux comme à l’endroit de leur travail, vont tout de même la nuit en voiture où à pied, poussés PAS SEULEMENT par un sentiment de solitude ou le besoin de se rassurer sur l’état de fonctionnement de leurs organes sexuels, pas seulement par lassitude conjugale et pour rompre un monotonie – chercher une Putain, une femme publique, qui sert à tout le monde, qui transporte peut-être avec elle des microbes, des maladies dangereuses et honteuses qu’elle vient de récolter la minute d’avant, ils l’amènent chez eux, dans les draps de leur femme, dans la salle de bains de leur femme, ils la baisent là, sur place, dans le sacro-saint antre familial et conjugal. Eh bien je suis persuadée qu’ils prennent là une certaine REVANCHE. Qu’est ce que la PUTAIN ? Le Sale, l’Interdit, le Risque, la Débauche, le soi-disant Vice… enfin tout ce dont on les a privés, tout ce qu’on leur a toujours interdit et caché depuis leur plus petite enfance… Nous sommes tout à la fois leur mère incestueuse, leur sœur incestueuse, leur femme-putain, avec nous ils peuvent tout se permettre : leur lécher le cul, les couilles, leur enfiler le doigt bien profond pour faire vibrer leur petite prostate si sensible – leur réciter des saloperies rituelles qu’ils n’osent pas demander à leur femme – ils peuvent se livrer sur nous à tous les attouchements interdits… nous sommes là pour ça, maquillées, parfumées, visibles jusque dans nos moindres recoins les plus « déchus » (et il faut savoir que certains Putains d’âge avancé, même vieilles, grosses, dégueulasses, sales, gagnent autant d’argent et même plus parfois – par petites sommes, et d’ailleurs pas fatalement – que les Putains les plus belles, jeunes, bandantes à première vue comme des Brigitte Bardot).

Donc, qu’est-ce que tu dis ça ? Nous sommes la « santé mentale » de ces hommes, puisqu’avec nous ils peuvent enfin être à l’aise et avoir l’impression de se défouler complètement dans l’interdit, tout en restant fidèles aux vieux tabous qu’on leur a inculqués sous peine de damnation (la fidélité à un seul ou à une seule, la mère, le père intouchables, les enfants intouchables, etc.). Donc moi, qui suis consciente de mon pouvoir et mes DEVOIRS pourquoi serais-je choquante dans l’exercice de mes fonctions que j’assume avec le sourire ?

Je te jure que je préfère MILLE fois être Putain de temps en temps que d’aller travailler dans un bureau, ou me faire exploiter et trahir par un cinéaste ou un éditeur – ce qui ne m’empêche nullement de continuer à peindre ou à écrire – simplement je gagne mes « bourses » et mes « subventions » moi-même… […]

Voilà… il faut se faire une raison. Non seulement il faut en arriver, après sept ans et quatre mois de « vertu » inutile, après s’être fait rouler et exploiter à Paris par toutes sortes de gens (qui n’ont qu’une seule trouille, celle de perdre leur place lorsqu’ils sont « en vue »), à revenir courageusement et lucidement au Trottoir comme étant (dans mon cas personnel, je dis bien) la seule solution convenable et valable, non seulement il faut bientôt recommencer le turbin à bientôt 48 ans, seule, sans « amant de cœur », ayant tout perdu à la suite de circonstances fatales – mais encore il faut se traîner dans les rues avec la cheville foulée – mais tout ça ce n’est encore RIEN ! Oh rien du tout ! les petits accidents de la vie… le pire, c’est de voir se détourner avec horreur et dégoût un vieil ami, sur l’amitié duquel on avait cru pouvoir compter, auquel on doit tant dans le passé… mais il faut croire qu’être Putain en peinture ou en littérature, c’est propre, ce sont des formules sublimisées, stérilisées… non dangereuses… charmantes même… mais le vrai boulot à visage découvert (à cul découvert – encore un mot grossier, le dernier, toujours le même), alors ça c’est autre chose ! Là, même les meilleurs, les plus évolués se voilent la face ! Prennent la fuite, lâchement, bassement… Mes gosses, eux, ne m’ont jamais reniée, même pas en Putain (encore un mot gratuitement vilain…) Eux, leur Haut-le-cœur, c’est justement de faire grimper leur cœur toujours plus haut au ciel de la tendresse et de la compréhension des vérités humaines.

Je ne ressens pas ta lettre comme un « jugement » (ainsi que tu me pries de ne pas le faire), ni même comme un abandon, ça serait encore rattrapable – mais comme une trahison – pourtant je ne t’en veux pas. Je vois bien que tu as été abusé… et par les mêmes choses par lesquelles nous l’avons tous été.

Je t’embrasse quand même.

P-S : Il y a des amis qui je le sais, même en me voyant couverte de lèpre à 95 ans ne me quitteraient pas…



23/09/2015
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