Lettre de George Sand à Musset - Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de George Sand à Musset

George_Sand

 

vers le 7 septembre 1834

Nohant

Je t’écris sur un album, d’un petit bois où je suis venue me promener seule, triste, brisée, et où je lis ta lettre de Baden. Hélas ! hélas ! qu’est-ce que tout cela ? pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que jamais, que ce sentiment devait se transformer et ne plus pouvoir par sa nature faire ombrage à sa personne ? Ah ! tu m’aimes encore trop il ne faut plus nous voir. C’est de la passion que tu m’exprimes, mais ce n’est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n’est plus cette amitié pure dont j’espérais voir s’en aller, peu à peu, les expressions trop vives. Et pourtant, je ne m’en inquiétais pas de ces expressions, elles étaient la poétique habitude de ton langage de poète : Et moi-même, est-ce que je pesais et mesurais les mots ? Pour d’autres que pour nous ils eussent peut-être signifié autre chose, je n’en sais rien. Je sais, je croyais savoir, du moins, que pour nous trois, ils manifestaient un amour de l’âme où les sens n’étaient pour rien. Eh bien voilà que tu t’égares et lui aussi ! […] Est-ce que l’amour élevé et croyant est possible ? Est-ce qu’il ne faut pas que je meure sans l’avoir rencontré ? Toujours saisir des fantômes et poursuivre des ombres ! je m’en lasse. Et pourtant je l’aimais sincèrement et sérieusement cet homme généreux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l’aimai comme un père, et tu étais notre enfant à tous deux. Le voilà qui redevient un être faible, soupçonneux, injuste, faisant des querelles d’allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout ! et moi, il ne me faut plus songer à vivre. Oh ! que je suis malheureuse, je ne suis point aimée, je n’aime pas ! Me voilà insensible, un être stérile et maudit ! — Et toi, tu viens me parler de transports d’ivresse, de désirs. Que t’ai-je fait, insensé, pour que tu brises tout dans mon âme, la confiance en toi et en moi-même ? — J’ai consommé mon suicide le jour où j’ai cru te sauver par l’amitié.



12/10/2015
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