Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’Antonin Artaud à Madame Jean Dubuffet

Untitled 

29 novembre 1945

 
 

Chère Madame et grande amie,

Je voulais spécialement vous remercier de la si affectueuse attention que vous avez eue de m’envoyer du beurre, des sardines et du café vert, c’est-à-dire d’avoir compris que c’était l’absence de matières grasses et mon état de sous-alimentation qui occasionnait l’état de désarroi où se trouvent à de certaines heures du jour les consciences de tous mes amis qui sont toutes emportées par un vent de déroute soufflé des manœuvres d’envoûtement obscène des moines de l’Himalaya, et des populations de Birmanie, du Bengale, du Turkestan et de l’Afghanistan. A ces manœuvres dissociatrices haineuses le peuple de Paris et d’autres villes de France se mêle par instants aussi à de certaines heures sous la protection de la police, comme je vous l’ai dit. – Cet état de choses abominable doit cesser car si, comme vous le savez, j’ai la haine de Jésus-Christ, j’ai celle aussi de l’antechrist qui ne fut jamais que son séide et lui-même son envoûté. Je suis allé au Mexique faire cesser au sommet de la montagne à plus de cinq mille mètres certaines manœuvres christiques de magie blanche de par lesquelles toute magie noire fut toujours fomentée et directement et par esprit de contradiction et aussi par un autre esprit qui n’a jamais supporté le blanc. J’irai donc, et je veux y aller tout de suite, au Thibet achever cet épouvantable travail. Mais pour cela il me faut une canne que j’ai préparée expressément dans ce sens et dont le prototype manqué est cette canne de saint Patrick avec laquelle j’ai fait mon voyage en Irlande et qui est maintenant aux mains de cette soi-disant Anie Besnard, 45 quai Bourbon, laquelle n’est plus qu’une sosie puisque la véritable Anie Besnard a été assassinée après le 14 octobre 1944, date à laquelle elle avait pris le train Gare d’Orléans à Paris pour venir me retrouver ici.

Mon histoire n’est pas celle de la prophétie de saint Patrick que vous connaissez puisque vous l’avez lue dans le Dictionnaire d’Hagiographie publié en 1894 et dont un exemplaire était en 1934, date à laquelle j’ai lu cette prophétie pour la première fois, sur les rayons de la salle publique de la Bibliothèque Nationale. Mon histoire n’est donc pas celle de cette prophétie qui en 1894, 2 ans avant ma naissance, contenait des tronçons de vers de L’Ombilic des limbes publié en 1925, mais une autre histoire qui essaye par tous les moyens d’échapper à celle de cette prophétie qui avant ma naissance lisait mes vers dans ma tête de mort-né. Je veux, moi, que les vers que j’écris, les dessins que je dessine naissent de mon inspiration personnelle, immédiate et actuelle, et non qu’ils aient été chipotés et chapardés d’avance par je ne sais quel esprit criminel du passé dans mon présent, car cet esprit s’appelle Lucifer, il s’appelle Jésus-Christ et il s’appelle christ para brahma, chère madame et amie, est pour vous rappeler quelque chose et vous faire comprendre quelque chose d’essentiel et pour moi et pour vous. Et cela est que votre conscience individuelle d’être sera perdue si je ne peux arriver à défendre définitivement la mienne. Celle-ci ne peut sombrer, mais je ne peux défendre la conscience de mes amis basée sur la durée et l’intégrité de la mienne si mes amis ne se décident pas à comprendre qu’il y a urgence à me porter secours non dans le sens de la vie actuelle, c’est-à-dire comme à un poète interné à qui on a rendu la liberté mais qui n’a pas les moyens pécuniaires de vivre dehors ni l’entourage de proches qu’il lui faudrait pour le servir, mais dans un sens contre la vie actuelle, c’est-à-dire comme à un voyageur d’infini irrité de la monstruosité de cette terre et qui, comme il est allé au Mexique faire taire de vieux sorciers, veut aller au Thibet prendre à la gorge les envoûteurs de magie noire, lamas, et faire sauter en passant Saint-Pierre-de-Rome et encore plus Saint-Jean-de-Latran.

J’ai pour cela une canne par moi préparée et qui est aux mains de ma fille Catherine Childé que vous avez vue de loin se battre pour moi hier jeudi 29 novembre toute la journée, et vous et Jean Dubuffet avez aussi lutté avec moi et vous m’avez même dit, moi étant à table à 6 heures du soir, et vous sentant asphyxiés, évidés médullairement et sexuellement, et violés à la gorge par le sexe du mal, vous m’avez dit comme des âmes aimantes d’amis et de proches, qui ont toute confiance en moi et viennent me demander mon appui : Mais qu’est-ce que c’est, M. Artaud ? J’ai fait deux signes pour vous aider avec mon souffle et ma main comme deux portants arqués lilas dans mon corps entre les omoplates et le pectus et je pense que cela a dû vous soulager, vous, Jean Dubuffet, René de Solier et Henri Parisot, mais je ne puis continuer à travailler ainsi et il me faut donc la canne et autre chose essentielle pour moi dont j’aurais voulu vous parler à Rodez quand nous étions assis à la terrasse du café devant la cathédrale et que vous m’avez rappelé que vous me connaissiez. – Si vous et Jean Dubuffet pouviez me trouver à Paris un peu de cette Thulé dont la suppression a été cause de tous les envoûtements qui m’ont saisi chez les Tarahumaras comme j’en parle dans mon petit livre que je vous enverrai : Voyage au Pays des Tarahumaras, et qui a occasionné le cruciefement [sic] de ma montée à cheval dans la montagne quand je ne pouvais plus saisir les guides avec les mains et que saisi d’une épouvantable dysenterie j’étais obligé tous les quarts d’heure de descendre de cheval pour me libérer. – C’est une Thulé qu’aucune danse du Peyotl ne remplacera et si pouviez m’en apporter ici je ferai, moi, le nécessaire pour qu’elle me soit bienfaisante et ne puisse plus jamais m’intoxiquer ni intoxiquer. Car l’opium n’était pas intoxiquant à l’origine mais ce sont les envoûtements des prêtres de l’Himalaya transférés à Jérusalem un temps et à Rome un autre temps qui l’ont rendu empoisonnant et néfaste. J’en referai, moi, quelque chose de bon pour les authentiques consciences. Cela d’autant plus que le temps presse, chère madame et grande amie, et qu’il y a en vous un démon caché par les prêtres de l’Himalaya et qui se servant de votre être et de votre bonne conscience a voulu un jour prendre et boire la conscience et l’être de ma fille Cécile alors que vous avez votre âme et votre être à vous. – Je vous ai envoyé un tau avec deux éclatements de fleurs rouges à chaque bout pour vous rappeler votre véritable conscience et que vous vous souveniez de votre vie de racine dans l’inconscient et contre l’inconscient.

Je vous rappelle pour finir que j’ai de l’or à la Banque de France et que voilà huit ans qu’on me l’avait fait oublier par envoûtement afin de me faire croire que j’étais sans un sou et de m’obliger à vivre d’aumônes de la part de ceux qui m’aiment, alors que c’est à ceux qui me haient que ceux qui m’aiment doivent arracher l’or qu’ils m’ont volé. – J’ai fait en 1918 un dépôt d’une somme importante à la Banque de France de Marseille, cette somme a été transférée à Paris quand j’y suis allé en 1920, et une masse de barres d’or correspondant à cette somme a été entreposée dans les caves de la Banque, rue de La Vrillière. J’en ai tiré à diverses reprises plusieurs chèques dont plusieurs m’ont été soutirés par envoûtement, j’en ai très peu donné de bon cœur et de bonne volonté. Mais j’ai donné en juillet ou août 1937 un chèque de dix millions à mon amie Anie Besnard qui n’était d’ailleurs même pas ma maîtresse pour l’aider à vivre quand elle était sans moyens d’existence et avait fait à un moment donné quelque chose comme le trottoir pour arriver à gagner sa vie.

Anie Besnard m’a fait en tout 4 visites depuis mon internement et depuis 1940 j’ai reçu juste une petite lettre d’elle en 1943. Elle s’est dérangée à contre-cœur en 1944 pour m’apporter quelques moyens d’existence et s’est embarquée à la Gare d’Orléans, a été assassinée et remplacée par un sosie, d’autres disent qu’elle n’est pas réellement partie, mais comment part-on réellement ou non. Je crois, moi, qu’elle est partie, mais que quelque chose d’elle qui ne m’avait pas encore compris est resté en l’air, et c’est à moi à le retrouver et à le faire venir jusqu’à moi. Quant à l’Anie Besnard qui a reçu 10 millions et m’a laissé crever de misère et d’oubli sans réconfort ni soulagement, ce n’est en effet qu’un sosie et ce sosie est une autre personne avec un autre état civil et qui a pris la place de la vraie, laquelle était née dans le Grand Duché de Luxembourg. Jean Dubuffet appartient, je crois, à la Sûreté, il peut m’aider à élucider cette affaire, mais il y en a un autre, c’est que des gens hier soir m’ont lancé un envoûtement, qui étaient rue de la Chaussée d’Antin ou dans ses environs immédiats, dans un café ou chez eux. Et je suis sûr qu’il voudra bien les rechercher, eux et quelques autres, et leur mettre le grappin dessus, mais le mieux est que vous me rejoigniez tous les deux ici et m’apportiez ce que je vous ai demandé et qu’il me faut pour en finir avec ce monde-là. Je suis très amicalement vôtre et de tout cœur.

 

 



06/11/2015
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