Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’Agatha Christie à Max Mallowan

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1931

Mon chéri,

Quel voyage ! Partis d'Istambul (sic) sous un violent orage, nous avons roulé très lentement toute la nuit pour nous arrêter vers 3 heures du matin. Je pensais que nous étions à la frontière et qu'il était 8 heures. Il me sembla que même pour une nation sous-développée, la halte à la frontière était excessive. Je me suis levée pour découvrir que nous étions au milieu de la nuit et que des officiels très agités parcouraient le train, en disant que la voie ferrée était inondée : « C'est une inondation, Madame, mais nous n'y pouvons rien, mais rien ! » me déclara le contrôleur, en français.

Un petit déjeuner réunit tous les voyageurs dans le wagon-restaurant. Il y avait une Américaine âgée qui devait prendre Acquitania (sic) à Cherbourg le 16, un drôle de petit Anglais de Smyrne, un homme méticuleux qui se donnait des airs importants et s'intéressait beaucoup à l'archéologie, un vieux monsieur de quatre-vingt-cinq ans, accompagné de son épouse très amusante, une femme d'environ soixante-dix ans, laide, mais très séduisante. Je pense qu'ils étaient grecs, mais ils faisaient partie des gens les plus fortunés d'Istambul. Le vieux monsieur allait assister à une conférence à Budapest. Assis à leur table se trouvaient un ministre hongrois et sa femme. Tous les quatre s'entretenaient d'un scandale diplomatique qui venait d'éclater en France. Il y avait aussi deux dames danoises missionnaires qui ne firent qu'une brève apparition parce qu'elles étaient à court de provisions et n'étaient venues que pour prendre le petit déjeuner. Fort heureusement, il y avait aussi un directeur de la Compagnie des wagons-lits. Sans sa présence, je crois que nous serions encore tous là-bas. Il était dans le même wagon que moi et tout le monde venait se renseigner auprès de lui. Aussi étais-je en plein cœur des informations ! Je me glissai près de la portière pour écouter ce qui se disait dans le couloir : Oui, Monsieur le Directeur. Non Monsieur le Directeur. On répond qu'on ne sait rien.

Après le petit déjeuner, il fit très froid, et l'on envoya le mécanicien chercher de l'eau chaude. Nous avons passé la matinée enveloppés dans des couvertures. Le brave mécanicien qui vint chercher ma bouillotte déclara que, la dernière fois, ils étaient restés bloqués pendant trois semaines au même endroit. Il ajouta que, naturellement, les voyageurs s'étaient impatientés et qu'ils étaient retournés, à Istambul. Il dit que c'était d'autant plus difficile que la voie ferrée était inondée à trois endroits - deux en territoire grec et un en Turquie et la question de savoir qui devait procéder aux réparations était très compliquée. Il ajouta en conclusion et toujours en français : C'est un sale pays et ces gens-là ne feront rien.

La dame américaine, Mrs Hilton, était maintenant toute bouillonnante de stupéfaction anglo-saxonne :

- Mais pourquoi ne font-ils rien ? Enfin ! Aux Etats-Unis, ils auraient déjà trouvé des automobiles ! Pourquoi n'envoient-ils pas des aéroplanes ?

Cependant la rumeur circula qu'il n'y aurait que douze heures d'attente et le chauffage se remit à fonctionner. Nous eûmes droit à un « lunch en Yougoslavie » et tout le monde se montra plus gai. C'est alors qu'une autre rumeur se mit à circuler, annonçant que nous ferions un court trajet en train, puis en voiture et tout le monde se mit à rassembler ses bagages et enfila des vêtements chauds.

Finalement nous arrivâmes à grand fracas jusqu'à la gare suivante, Pythiou, où des officiers grecs montèrent à bord et, avec une grande politesse, nous demandèrent de ne pas nous inquiéter pour nos visas, mais de rester assis en nous distrayant. Comme il pleuvait à seau et que la gare était constituée de baraquements décrépits, personne ne manifesta l'intention de descendre. Nous eûmes droit à un autre « dîner yougoslave ». Puis, au milieu de la nuit, un autre Orient-Express arriva derrière nous et quatre voyageurs furent transférés avec nous : un grand Italien loquace, un petit Allemand chauve, une dame bulgare et un homme maigre et terrible de Chicago, d'origine turque, il était vêtu d'un costume orange avec des chaînes en or et une cravate en satin bleu vif. Lui aussi devait rejoindre l'Acquitanic et il se montrait outrageusement amical !!!

Dimanche il fit très beau. Il y avait eu une abondante chute de neige pendant la nuit, mais le soleil brillait. Après un « petit déjeuner italien », nous décidâmes tous d'adresser des télégrammes, en dépit des prédictions pessimistes du mécanicien qui nous prévint que Ca n'arriverait jamais.

Nous nous rendîmes tous ensemble au bureau de poste où un employé mal rasé nous reçut courtoisement. Quelques télégrammes furent rédigés à destination de l'Amérique, de Berlin, de Smyrne, de Paris et de Budapest.

Puis, naturellement, il voulut être payé en drachmes et personne n'en avait. Le garçon du wagon-restaurant pouvait faire le change dans toutes les autres monnaies ! Des officiers grecs très polis vinrent à la rescousse en produisant des journaux datant de plusieurs jours et calculèrent le change, afin de nous permettre de payer en dollars, en francs ou en marks. Ce furent les télégrammes les moins chers jamais expédiés. Le mien me coûta un dollar (et arriva en moins d'une heure, par-dessus le marché !).

Dans l'après-midi, il se passa vraiment quelque chose. Nous fûmes tous rassemblés dans un wagon, le reste du train devant être renvoyé à Istambul. Le vieux monsieur ayant de toute façon manqué à sa conférence, sa femme voulait retourner à Istambul, mais lui-même était un peu gaga et de fort bonne humeur. Il décida qu'étant parti pour Budapest, c'est à Budapest qu'il voulait aller, inondation ou pas inondation !!! Il sortit un paquet de biscottes et m'en offrit avec beaucoup de bonne grâce : « Mais mangez donc, Madame, vous ne savez pas quand vous pourrez le faire ! »

Nous étions tous très anxieux de repartir. La locomotive se plaça derrière pour pousser (aussi je supposais que nous allions entendre le choc !). Rien ne se produisit, d'abord, parce que les freins étaient serrés, mais tout le personnel du wagon-restaurant descendit et débloqua les freins à main et, alors, nous démarrâmes, enfin... et traversâmes sans encombre la partie grecque pour arriver à l'endroit où l'eau était tombée de la montagne et avait tout arraché sur son passage. Nous avons dû descendre et marcher sur des planches placées au-dessus du vide (tu sais combien j'ai horreur de marcher sur des planches!). Ce fut une scène d'une grande confusion parce qu'à l'extrémité, il y avait un wagon de l'autre train et que tout le monde était descendu pour nous regarder.

Les ouvriers cessèrent de travailler pour porter nos valises, avec tant de zèle qu'ils remportèrent celles que les autres avaient apportées et les rapportaient dans l'autre train, si bien que tout le monde criait en essayant de surveiller ses bagages. Les malles et le courrier durent également être transférés d'un train à l'autre.

La scène était très belle, car la lune (?) s'était levée avec Andrinople à l'horizon et les minarets qui se détachaient sur fond de soleil couchant.

Cependant, ce sentiment poétique ne dura pas longtemps. Dans notre nouveau wagon tout avait été mis à nu. Il n'y avait rien à manger, pas d'eau dans les lavabos et pas d'eau à boire. Nous nous entassâmes, néanmoins, tant bien que mal. La dame américaine se rendit compte qu'elle avait perdu son wagon-lit, et la perspective de passer la nuit enfermée avec une dame bulgare très bavarde était plus qu'elle n'en pouvait supporter, et elle se mit à pleurer avec beaucoup d'amertume :

- Ma fille me disait que je n'aurais aucun ennui. C'est la première fois que je voyage en Europe. Je ne le ferai jamais plus !

Nous nous efforçâmes tous de la consoler. Les missionnaires danoises lui firent du thé avec les fonds de bouteille d'eau de chacun. Je sortis des biscuits et du chocolat, le terrible homme de Chicago offrit du fromage et des oranges... et la dame bulgare dévora tout ce qui était en vue !

Finalement, tout le monde retrouva son calme et s'occupa à récupérer ses bagages, ce qui n'était pas facile, car ils étaient tous mélangés. Le chauffage se mit à fonctionner (et pour moi, c'était ce qui comptait le plus!). Le merveilleux petit mécanicien d'Ostende m'installa un lit avec les dames danoises, probablement parce que nous ne nous étions pas chamaillées ensemble.

Ce fut une nuit tranquille, à cette réserve près que le Turc qui était dans le compartiment voisin essaye continuellement d'ouvrir la porte de communication, non pas, espérons-le, pour la pire des raisons, mais parce qu'il croyait que c'était la porte des toilettes.

Au milieu de la nuit, nous partîmes en direction de Sofia où nous arrivâmes à 6 heures du matin et où on nous laissa sur une voie de garage, à environ un kilomètre et demi de la gare. Il y avait un mètre de neige, aussi nous nous réveillâmes tous affamés et gelés, vers 8 heures, pour nous trouver abandonnés à notre triste sort.

Vers 10h30, le wagon fut, une fois de plus raccordé à un autre train pour redevenir l'habituel Orient-Express, avec deux jours de retard. Tout le monde apprécia un bon café bien chaud.

A Belgrade, nous accueillîmes le Roi et la Reine qui parurent très charmants. Immédiatement, le train fut rempli de détectives ressemblant exactement à ceux que l'on voit au cinéma. Ils passaient leur temps appuyés contre la porte des toilettes d'où on avait le plus grand mal à les déloger.

C'est ainsi que je suis enfin, arrivée à destination, un mercredi au lieu d'un lundi...

 



28/09/2015
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