Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’Honoré de Balzac à Laure de Berny

balzac 

Janvier 1822

 

Quand vous m’êtes apparue, ce fut avec cette grâce qui environne tous les êtres dont l’infortune vient du cœur, j’aime d’avance ceux qui souffrent. Ainsi, pour moi votre mélancolie fut un charme, vos malheurs un attrait, et, du moment que vous avez déployé les agréments de votre esprit, toutes mes pensées se sont involontairement rattachées aux doux souvenirs que j’ai conservés de vous.

Ah ! rassurez-vous, madame, je vous jure que ce qui dicte cette lettre est des sentiments les plus purs que le cœur d’un être de vingt ans ait jamais enfantés.

Ainsi, sachez, madame, que cette lettre est l’expression franche d’une jeune âme qui se trouve dans la même position que vous. Elle est gaie, parfois elle s’abandonne à la mélancolie, et c’est dans un de ces moments où tout semble peine qu’elle s’est adressée à vous pour vous faire la confidente de ses pensées dont vous êtes le centre.

Si j’obtiens la faveur d’une réponse, mon esprit ombrageux m’a suggéré que ce serait peut-être un piège pour chercher à me connaître et vous moquer de moi.

Mais non, je n’ai point cela à craindre, car vous ne me répondrez pas. Il y a mille raisons qui vous retiendront et dont vous n’aurez pas le courage de secouer le joug.

Quoi qu’il en soit, je ne me lasserai point de continuer à penser à vous avec délices. Songez, madame, que, loin de vous, il existe un être dont l’âme, par un admirable privilège, franchit les distances, et court avec ivresse vous entourer sans cesse, qui se plaît à assister à votre vie, à vos sentiments, qui tantôt vous plaint, et tantôt vous souhaite, mais qui vous aime avec cette chaleur de sentiments et cette franchise d’amour, qui n’a fleuri que dans le jeune âge, un être pour qui vous êtes plus qu’une amie, plus qu’une sœur, presque une mère, et même plus que tout cela, une espèce de divinité visible à laquelle il rapporte toutes ses actions.

Il faut avouer que le hasard que l’on est convenu d’appeler Dieu fut bien bizarre quand, en me refusant le don de la parole, il m’accorda par surcroît une triple dose de timidité.

Ne serait-ce pas plutôt un bienfait que d’avoir posé tant de barrières autour d’une passion fougueuse qui règne en souveraine ?

N’avoir que de l’amitié pour vous, cela m’est impossible.

Vous allez vous écrier et dire : « La Morale, les Mœurs ! je deviendrais méprisable ! »

Je suis dans le plus grand étonnement sur cet article du mépris. Avez-vous bien pesé ce qu’il voulait dire ? Il signifie que vous vous estimez bien peu en pensant qu’en vous donnant à moi vous seriez avilie, tandis que, dans mon idée, je crois que nous en serions, en quelque sorte, honorés l’un par l’autre.

Vous parlez des choses les plus charmantes avec négligence et vous y attachez aussi peu d’importance que s’il s’agissait du Sultan Saladin. Et vous ne voyez pas que ce peu d’importance serait une raison pour ne pas faire le malheur d’un ami pour si peu de chose.

Et qu’est-ce que je vous demande ? Rien, si ce n’est la permission de vous aimer sans que vous vous fâchiez.

Je conviens que la dernière chose à laquelle je ressemble, c’est un amoureux, je n’en ai ni le ton, ni les manières, je n’ai ni grâces, ni hardiesses, rien d’agressif ; en un mot, je suis comme ces jeunes filles qui paraissent gauches, sottes, timides, douces, et qui cachent sous ce voile un feu, qui, une fois qu’il aura franchi les cendres qui le couvrent, dévorera la maison et le foyer et tout !

Quel problème qu’une femme qui retrouve dans le commencement de son automne des jours aussi beaux que ceux de l’été, qu’une femme d’esprit qui juge le monde tel qu’il est, se refuse à cueillir la pomme qui perdit nos premiers parents.

Je suis persuadé que vous n’avez pour moi aucun sentiment dans lequel il y ait quelque chose qui admette la familiarité et la joyeuserie de l’âme et la folâtrerie.

Si vous avez des principes philosophiques, tels que je les suppose, la conséquence est que nous pourrons tout entiers, qu’il n’y a ni vice, ni vertu, ni enfer, ni paradis, et que la seule chose qui doit nous intéresser c’est cet axiome : « Prends le plus de plaisir que tu pourras. »

Au surplus, jamais je ne peindrai mieux mon caractère qu’il n’a été dépeint par un grand homme. Relisez les Confessions et vous l’y trouverez tout au long.

 



31/08/2016
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