Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’Emile Zola à Jean-Baptiste Baille

zolabaille 

10 février 1861

 
 

Mon cher ami,

[…]

Tu me parles justement  de l’idéal et de la réalité, et tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet, seulement en changeant les positions, toi devenant l’idéaliste et moi le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire ; j’ai écrit selon ma façon de voir et, si je m’examine, je ne trouve aucun changement dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t’adressais à cette heure les lettres que tu m’as adressées anciennement. Je ne puis devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de la créature. Mais comme je ne cessais de te le répéter, je me suis souvent heurté à la réalité ; je la connais et, si tu le désires, je puis te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir une établie dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m’irritait profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas vouloir comprendre ma philosophie. J’avais beau te crier : « La réalité est triste, la réalité est hideuse ; voilons-là donc sous des fleurs ; n’ayons de commerce avec elle qu’autant que notre misérable humanité l’exige ; mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais que l’âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir. » Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne voyais pas ce qui m’aveuglait. Ne pas voir, bon Dieu ! Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas je nie l’utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l’égard de la réalité et de l’idéal. J’accepte l’une comme nécessaire, je m’y soumets selon la nature ; mais dès que je puis m’échapper dans cette ornière commune, je cours à l’autre et je m’égare dans mes prairies bien-aimées.

[…]

Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse, il en est une contre laquelle se brise chaque coeur généreux, la désillusion de l’amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves ; notre sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère ; la première femme rencontrée est celle que nous cherchons ; notre poésie nous la montre telle que nous l’avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous plaçons en elle tout un avenir de bonheur ! Hélas ! ce beau ciel ne tarde pas à s’obscurcir ; un jour nous avouons avec angoisse que nous nous sommes trompés. Mais nous somme jeunes encore ; nous poursuivons de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce n’est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille publique jusqu’à la vierge, que brisées nous déclarons que l’amour n’existe pas. C’est là ce que les vieux appellent l’expérience, c’est là ce qu’ils regardent comme une qualité et nous jettent à la face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix et que, vieillard, j’aie encore toutes ces illusions qui nous font traiter d’écervelés ! Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser avant tout, question, il est vrai, qui n’empêcherait pas son rêve de s’évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en connaissance de cause. Cette question est celle-ci : Dans quelle sorte de femmes vais-je choisir mon amante ? Sera-ce une fille de joie, une veuve, une vierge ? – Tu me demandais de la réalité ; le sujet vient de lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami, et montrons  la presque impossibilité de rencontrer celle que nous cherchons.

[…]

Je te serre la main. Ton ami.

 



20/11/2015
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