Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Zelda à Francis Scott Fitzgerald

F_Scott_Fitzgerald_and_wife_Zelda_September_1921 

Fin de l'été ou début d'automne 1930

 

Mon cher Scott,

Je viens d’écrire à Newman de venir ici auprès de moi. Tu dis que tu as repensé au passé. Moi aussi toutes ces semaines où je n’ai pas dormi plus de trois ou quatre heures, emmaillottée de bandages, malade et incapable de lire.

Il y eut :

L’étrangeté et l’agitation de New York, des journalistes et des vestibules d’hôtel noyés dans la fourrure, le soleil éclatant aux carreaux et la poussière qui piquait de la fin de printemps : l’air impressionnant de Fowler, beaucoup de thés dansants et mon comportement excentrique à Princeton. Il y eut les yeux bleus de Townsend, les caoutchoucs de Ludlow et une malle qui exhalait l’odeur de sachet parfumé et de guimauve du Biltmore. Il y avait toujours Ludlow, Townsend, Alex et Bill Mackey et toi et moi. Les femmes ne nous plaisaient pas et nous étions heureux. Il y eut l’appartement de George avec ses cocktails à l’absinthe et dont le peigne conservait les cheveux dorés de Ruth Findley, et des visites au « Smart Set » et à « Vanity Fair » — Un monde littéraire universitaire que les journaux de New York montaient en épingle. Il y avait des fleurs et des boîtes de nuit et les conseils de Ludlow qui nous firent nous installer à la campagne. A West Port, nous nous disputâmes un jour sur la morale, en longeant un mur de l’époque coloniale sous la fraîcheur des lilas. Nous passâmes toute une nuit à écouter « Brass Knuckles and Guitar » [coup de poing américain et guitare].

Il y eut la guinguette où nous avons acheté du gin, et Kate Hicks et les Maurice et le bel harnachement du Rye Beach Club. Nous nous baignions dans l’épaisseur des nuits avec Georges avant de nous disputer avec lui et nous allions aux soirées chez John Williams où l’on rencontrait des actrices qui parlaient français quand elles étaient ivres. George jouait au piano « Cuddle up a littlecloser » [Serrez-vous un peu plus contre moi]. Il y eut mes culottes blanches qui étonnaient les collines du Connecticut, et la baignade dans le bain d’oiseau de la dame aux sandales. La plage, des hommes à la douzaine, de folles virées sur la Post Road et à New York. Nous ne pouvions jamais obtenir une chambre dans un hôtel le soir tant nous avions l’air jeunes […]

Nous arrivâmes en Europe, je me sentais mal et je me plaignais sans cesse. Il y eut Londres et Wopping avec Shane Leslie et des fraises grosses comme des tomates chez Lady Randolph Churchill. Il y eut la jambe de bois de St Johns Ervine et Bob Handley dans la pénombre du Cecil. Il y eut Paris, la chaleur et la glace qui ne voulait pas fondre et les emplettes de vêtements — puis Rome et tes amis de l’ambassade britannique et tu buvais, tu buvais. Nous revînmes chez nous. […]

Ce fut là ton été. Je me baignais avec Scottie sauf quand je te suivais, en général involontairement. Puis j’eus de l’asthme et je faillis mourir à Gênes. Ensuite retour en Amérique — plus éloignés l’un de l’autre que jamais auparavant. En Californie, sans pourtant me permettre d’aller nulle part sans toi, toi-même tu amorçais une intrigue manifestement sentimentale avec un enfant. Tu déclaras que toute ta vie tu ne voulais plus rien venant de moi, tout en me faisant une scène quand Carl émit l’idée que j’aille dîner avec lui et Betty Compson. […]

Tu étais ivre en permanence. Tu ne travaillais pas et c’étaient des chauffeurs de taxi qui te traînaient à la maison la nuit du moins quand tu rentrais. Tu disais que c’était ma faute du fait que je dansais toute la journée. Que fallait-il que je fasse ? Tu te levais pour déjeuner. Tu ne me faisais aucune avance et tu te plaignais que j’étais insensible. Tu as été littéralement soûl d’un bout à l’autre de l’été. Mon état devint tel que je ne pouvais dormir et que mon asthme me reprit. Tu te fâchais quand je ne voulais pas t’accompagner à Montmartre. Tu ramenais des étudiant pris de boisson aux repas quand tu rentrais à cette occasion, et tu étais furieux que désormais je ne me soucie de rien. […]  Je me mis à travailler la danse davantage — je ne pensais à rien d’autre. Alors tu étais parti loin et je me trouvais seule.

Nous revînmes rue Palantine et alors, hébété par la boisson tu me racontas un tas de choses que je ne compris qu’à moitié mais je compris au dîner où nous fûmes chez Ernest. Seulement je ne comprenais pas que ça avait une importance. Tu me laissais seule de plus en plus, et tout en te plaignant que c’était l’appartement ou les domestiques ou moi, tu sais que la vraie raison pour laquelle tu ne pouvais pas travailler c’était parce que tu passais au-dehors la moitié des nuits et que tu étais malade et tu ne cessais de boire. Nous allâmes à Cannes. Je continuai mes leçons et nous nous disputâmes. […] Tu ne voulais pas m’aider  — à présent je ne te blâme pas, mais si tu m’avais expliqué j’aurais compris car tout ce que je voulais c’était de continuer à travailler. Tu avais d’autres choses : la boisson et le tennis, et nous n’avions aucun souci l’un de l’autre. Tu me détestais parce que je te demandais de ne plus boire. Une fille vint travailler avec moi mais je ne voulais pas de cela. Je persistais à croire à l’amour et tout à coup je me mis à penser à Scottie et tu payais mon entretien. Si bien qu’à Valmont je fus à la torture et que ma tête fut comme enclose. Tu m’as donné  une fleur en disant qu’elle était « plus petite et moins étendue » — Nous étions bons amis — Puis tu l’as reprise et mon mal empira, et personne pour m’apprendre, et me voici, après cinq mois de détresse, d’angoisse et de désespoir. Je suis contente que tu aies trouvé là la matière d’une histoire de Josepine et je suis contente que tu t’intéresses tant aux sports. Maintenant que je ne peux plus dormir j’ai des tas de choses à penser, et puisque je suis parvenue jusque-là toute seule je suppose que je peux faire le reste du chemin — mais s’il s’agissait de Scottie je ne demanderais pas qu’elle traverse le même enfer et si j’étais Dieu je ne justifierais pas ou je ne trouverais pas de raison de l’imposer — sauf, bien entendu, que j’ai eu tort d’être amoureuse de celle qui me donnait des leçons alors que c’est toi que j’aurais dû aimer. Mais je ne t’avais pas pour t’aimer – pas depuis bien longtemps avant de l’aimer elle.

Je viens juste de commencer à me rendre compte que sexe et sentiment n’ont pas grand-chose à faire ensemble. Quand je suis venue vers toi à deux reprises l’hiver dernier et t’ai demandé de prendre un nouveau départ c’était parce que je me sentais éprise sentimentalement et en butte à des situations auxquelles je n’étais apte ni moralement ni matériellement. […] Ça t’était égal : alors j’ai continué sans arrêt — à danser toute seule, et quoi qu’il arrive, je sais encore dans mon cœur que c’est un jeu impie et abominable, que l’amour est amer et qu’il n’y a rien d’autre, et que le reste c’est pour les mendiants passionnels de ce monde et que c’est à peu près comme ces gens qui s’excitent avec des cartes postales obscènes.

 

 



08/02/2016
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