Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Yves Bonnefoy à Shakespeare

shak 

[Sans date]

 

Que je vous écrive, Shakespeare, pourquoi ?

Vous apporterait-on ma lettre — sur la scène où vous parlez à vos comédiens, ou sur le chantier de votre salle en travaux, ou à la taverne, à discuter ferme de ces événements de votre société qui vous préoccupent, je le sais bien —, vous la mettriez dans votre poche, vous l’oublierez. Et, d’ailleurs, pourquoi vous poser des questions ou vous faire part de remarques auxquelles vous ne vous intéresseriez pas ? Ce n’est pas que vous ne vous souciez de ce qui nous retient, nous, quand nous vous lisons. Mais votre façon d’y réfléchir ne se situer pas au niveau d’une pensée avertie de soi mais dans votre travail très désordonné sur vos pièces, en ces heures où es intuitions subconscientes ou les demandes de l’inconscient ne sont plus réprimées, en tout cas aussi durement, pas les mots et les convictions de l’intellect.

Je vous vois, vous êtes debout dans un coin du théâtre, il y fait froid, il y a là on dirait du vent, vous parlez à quelques homes, jeunes et vieux. L’un, ce va être Hamlet, un autre Ophélie. As-tu une idée à leur expliquer, non, Hamlet s’écrit en cet instant même, ici, dans des phrases qui te viennent, qui te surprennent, c’est la quasi-improvisation de quelques jours partagés entre ta table, je ne sais où, et la scène : un texte, certes, mais avec des ratures à vif, comme tu entends, ainsi en ce moment même, ton futur Hamlet ne pas trop comprendre ce que tu essaies de lui dire. Des ratures, car tut ne sais guère plus que lui ce que veut ce prince, cette ébauche de personnage dont les réparties sont encore si évasives. Ce qui paraît de lui dans tes mots vient de par-dessous ce que tu as imaginé ou projettes. Et cela, certes, parce que la grande pensée est, comme j’aime dire, figurale. Faite de symboles qui nous prennent de court, d’impressions qui embrasent tout notre corps. Aurais-tu préparé Hamlet, médité le sens que tu donnerais à ses personnages, à leurs rapports, nous ne te lirons plus aujourd’hui, tu n’aurais fait que du Ben Jonson. Ah, je te vois si bien, intuitif comme tu l’es, et heureusement ! Tu cours à travers le texte comme tu courras tout à l’heure à travers la ville, cherchant de l’argent ou des aventures. Tu bâcles — dirait Ben Jonson — les réparties, les peurs, les appels, soliloques, parce que tu ressens, obscurément mais c’est ton génie, qu’il faut faire vite pour ne pas se laisser rattraper par les idées toutes faites. Je pense que tu as écrit Hamlet en seulement quelques jours. Tu ne me démentiras pas.

Une réflexion consciente, chez toi ? Oui, il y en a eu une, mais ce fut seulement la fois où tu pris recul, par rapport à ce travail à la scène, et parce que quelques-uns pas très loin de toi, à l’Université, à la Cour, te regardaient de haut, se disant poètes, l’étant parfois. Cela s’est passé, je puis même le remarquer, assez peut d’années avant cet Hamlet d’aujourd’hui qui en est selon moi la conséquence. Une médiation alors, et tout un moment, qui t’a permis de comprendre que tu avais raison de faire confiance à cette hâte de l’écriture déjà si aisément perceptible dans tes drames qui s’inspiraient e l’histoire de l’Angleterre.

Cette réflexion, avant ta nouvelle époque, Jules César d’abord, celle qui fait qu’aujourd’hui encore nous t’aimons tant ? En bien, pour commencer, ce fut un regard sceptique , ironique, sur ces sonnets que l’on écrivait de toute part, durant ces mêmes années, chez les lettrés, chez les doctes. Ce fut prendre conscience — lisant Spencer, lisant même le si émouvant et noble Sidney, et parcourant, avec quelle impatience, quel mépris, les pages exsangues de leurs imitateurs éhontés — que ce qui naît dans le poème réglé par des formes a priori décidées, closes sur elles-mêmes, ce ne peut être qu’une simplification dans l’appréhension des sentiments et des êtres, une occasion de stéréotypes en apparence surtout risibles, en fait dangereux, dévastateurs.

Sont bien impossibles, assurément, dans ces quatorze vers idéalisants, exclamatifs, les grandes rencontres que tu avais faites, toi, dans Richard II par exemple ou dans Henry V, en fait si souvent dans tes pièces historiques : celles d’hommes et femmes débordant de désirs, de passions, en cela imprévisibles mais l’occasion de percevoir en soi-même des façons d’être semblables, avec cette fois dans ces dernières la pleine et brutale, et déplaisante souvent, authenticité de la vie. Ces sonnets, un renoncement à la vérité ! Et en écrire, que c’est facile, toi-même tu peux montrer que tu sais en produire aussi aisément et même mieux qu’aucun autre : mieux, parce qu’en faisant vibrer dans le son, me beau son des mots des harmoniques que tu es seul à entendre. En écrire, d’harmonieux, de melliflus, d’éloquents, de facilement mémorables, mais — ce fut cela ta réflexion toute spontanée — en vérifiant, toi, dans ton adhésion d’un moment à la forme fixe, l’illusoire qu’elle substitue mot par mot à la présence des êtres, la tentation qu’elle rend irrépressible d’observer l’homme par la lunette des rêves, la femme par celle des préjugés, la société par celle du consentement plus ou moins cynique à ses injustices. Ah, fuir cette poésie qui n’est que vaine littérature ! Retrouver sur scène, et une confiance renouvelée dans ses pouvoirs et une ambition de ce fait plus grande et même, tu en viens à le pressentir, plus haute, la forme ouverte, en mouvement, soulevée bien que non rompue par les affects, en dialogue constant avec l’inconnu de la vie : cette parole vive, fiévreuse, que tu avais appris à aimer et à pratiquer au feu de l’action politique ou guerrière, dans tes chroniques. La pentamètre iambique, ce souffle de l’être au monde, mérite mieux que ces beauté de simple apparence que cisèlent les versificateurs, il est, il doit être la clef pour pénétrer dans la finitude essentielle de la vie, ce rapport à soi qui est celui des vraies joies, des vraies souffrances — du vrai amour. Et l’œuvre sera alors non seulement le miroir de la société comme elle est mais celui de la vie comme il vaudrait mieux qu’elle soit, une leçon d’existence. Mais justement ! Si je vous demande de m’aider à entrer, ce soir, c’est pour que je puisse m’asseoir auprès de ce jeune homme d’une autre époque que je reconnais, c’est Lord Chandos, et qu’accompagnent deux qui messieurs qui eux aussi m’intéressent. L’un ne semble pas davantage que moi de Londres ou de votre siècle. Ses traits sont marqués du pli d’une subjectivité inquiète qui en votre temps n’affleurait pas aussi fort — ne s’alarmait pas de même façon — sur les visages : en tous cas les portraits que l’on a de vous n’en laissent paraître aucune trace. Mais l’autre homme, c’est évidemment un de vos contemporains sinon même un de vos amis. Il laisse bouger par-dessus sa petite barbe les yeux brillants de malice d’une belle et libre philosophie. Or, le premier de ces deux tient une lettre, encore une, qu’il cherche à glisser dans une des mains de Chandos, sans trop de succès car le jeune homme a visiblement l’esprit ailleurs. Prenez-la, lui souffle-t-il, remettez-la tout à l’heure à Francis Bacon, c’est le moment puisque nous écouterons du Shakespeare. Mais Bacon pourra-t-il déchiffrer le texte de Hofmannsthal ? C’est peu probable puisque ces deux ou trois ne sont, comme nous tous, en tous cas ce soir, que des ombres parmi des ombres. Je reporte mes yeux sur la scène, encore vide. Vide ? Je dirai même vacante, offerte sans réserve à tous les vents de l’esprit. Car il n’y a guère de choses, sur ce plateau. Une vague chaise, qui fera office de trône, s’il est besoin, une pièce d’artillerie qu’il faudra se garder de trop remarquer, tout à l’heure, car elle est là pour une autre pièce, demain. Pas de décor, pas de réquisitions des aspects du monde visible pour soutenir la parole des comédiens, mais en revanche, cette trappe dans le plancher pour communiquer avec le monde invisible, autrement dit l’inconscient. […]

 



18/07/2016
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