Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de René Crevel à Gertrude Stein

crevelstein 

 

C’est le paradis sur moi, cette cravate d’un bleu si merveilleux. Je vous remercie beaucoup. Et merci à Miss Stein. J’ai été si heureux et fier de son aimable lettre.

Je mène une vie très calme. Je suis de nouveau romantiquement fatigué, et l’esprit blues, — fatigué et blues avec une cravate bleue, n’est-ce pas là la plus romantique des attitudes ? Philip Lasell qui est ici veut me prendre en juin et mettre votre serviteur en plein milieu du Colorado où je pourrais connaître une nouvelle vie et oublier ces méchants poumons et la maladie. Comme la vie d’un homme malade peut être curieuse ! Je voudrais écrire quelque chose là-dessus, d’ailleurs je vais le faire. Un malade est un nuage pour ses amis. Je ne suis pas triste mais un nuage n’est pas drôle même si chacun en attend beaucoup. Les médecins disent qu’au printemps (au printemps prochain) je devrais être en forme. Ils le disent mais… La vie est la vie tout comme une rose est une rose. Mais je suis parfois triste parce que je songe que je pourrais pas cueillir les roses. J’ai peur. Un nuage a peur du ciel. Or un malade est un nuage. Mais une cravate bleue est un morceau de paradis qui délivre de ses obsessions un pauvre homme, un pauvre malade.

Ne m’oubliez pas. Et pour vous et Miss Stein, toutes mes pensées,

René.



02/08/2016
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