Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Paul Eluard à Gala

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[juin 1929]

 
 

Ma bien-aimée,

Je suis très heureux que tu désires venir. C’est ce qu’il fallait écrire. TRÈS HEUREUX. (Branlé deux fois aujourd’hui en pensant que tu allais être là.)

Ainsi, avec cette température, je pourrai t’adorer NUE des heures entières. Nous ne sortirons que pour aller au kino merveilleux spezial [sic]. Mais viens bien avec coulance. Viens, par exemple mardi, par le même train que moi. Télégraphie-moi.

Nous vivrons d’amour, seulement d’amour. Demain matin je te télégraphierai et t’enverrai 1000 frs par télégr. si c’est possible (c’est fête).

Ci-joint le poème en question et un dessin pour t’amuser. Tu peux les montrer à Gaillard, ça l’intéresse. Je suis abruti d’excitation, de rêverie de toi :

NUE

les yeux, la bouche

et le sexe ouverts.

Reçu le télégramme de Gaillard. Qu’il te donne dessins, photos et manuscrit — pour moi. Comprends et fais-lui comprendre que je voudrais que nous te possédions parfois ensemble, comme c’était convenu.

Je pense soudain à quelque chose de bien inquiétant. Pourvu que je n’aie pas adressé ma lettre à Montlignon, que je n’aie pas fait le contraire de ce qu’il fallait, écrit ton adresse sur la lettre qui allait au-dedans. Ce serait bien ennuyeux, car cette lettre était formidablement intime. C’est surtout pour ça que je l’envoyais par exprès. Et j’avais la tête tellement vide et tellement bête.

Je peux à la reflexion te le dire, puisque maintenant, ce n’est sûrement pas ça, mais le médecin craignait très fort une arthrite bacillaire (tuberculeuse) du genou, et cela sans savoir que j’avais été malade des poumons.

Les pointes de feu m’ont fait beaucoup de bien, car, mon genou toujours bandé, je marche presque comme avant.

[non signée]

Une prison découronnée

En plein ciel

Une fenêtre enflammée

Où la foudre montre ses seins

Une nuit toute verte

Nul ne sourit dans cette solitude

Ici le feu dort tout debout

À travers moi.

Mais ce sinistre est inutile

Je sais sourire

Tête absurde

Dont la mort ne veut pas dessécher les désirs

Tête absolument libre

Qui gardera toujours et son regard et son sourire.

Si je vis aujourd’hui

Si je ne suis pas seul

Si quelqu’un vient à la fenêtre

Et si je suis cette fenêtre

Si quelqu’un vient

Ces yeux nouveaux ne me voient pas

Ne savent pas ce que je pense

Refusent d’être mes complices

Et pour aimer séparent.

 

 



08/01/2016
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