Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Louis Jouvet à Romain Gary

louis-jouvet 

2 mars 1947

 

Bien cher Monsieur et Ami, Je viens de recevoir enfin Tulipe. Je l’attendais impatiemment depuis votre câble et je l’ai retrouvé avec un grand plaisir. Mes raisons pour l’aimer sont toujours les mêmes. J’ai pour lui une tenace amitié mais je n’ai pas trouvé à la pièce un changement bien grand et je me pose plus que jamais la question de savoir si Tulipe est la victime des évènements ou s’il en est la cause. […] La pièce reste aussi difficile qu’avant, je veux dire aussi peu accessible, malgré les perfectionnements que vous avez apportés et qui sont réels. Le progrès (suppression de scènes, etc.) reste matériel ; il n’est pas interne. […] Certes, les personnages existent, mais il manque l’action, la péripétie. On peut craindre aussi (mais ceci est une autre histoire) que la pièce laisse une impression de scepticisme trop total. […] Mais ce n’est pas là ce qui me paraît important. Tout ceci m’a conduit à me poser des questions sur la façon dont vous travaillez, dont vous préparez votre pièce. Il me semble qu’il y a une sorte de position, d’orientation que vous n’avez pas encore trouvée vis-à-vis de vos personnages, vis-à-vis du public, qui est vraiment une « disponibilité intérieure » grâce à quoi le personnage entre dans ce champ triangulaire situé entre l’auteur, le comédien et le public, et agit. Je vous devine encore trop préoccupé de la réalisation de votre oeuvre plutôt que de sa genèse. Vos personnages ne sont pas encore détachés de vous. Peut-être en suis-je la cause par les critiques que je vous ai si maladroitement formulées déjà. J’insiste pourtant aujourd’hui, car j’aime trop ce que vous faites. Au théâtre, le plus important est le personnage. Quand il est vivant, il crée l’action, il l’engendre. Certains, au contraire, naissent de l’action, sont conduits par elle. Le cas de Tulipe est incertain de ce point de vue s’il est juste. […] Les réserves que je fais sur l’action viennent en fait des personnages. C’est par rapport à eux qu’il faut poser le problème. Vos personnages ne sont pas encore « faits », pas véritablement créés. Je me demande si vous n’en êtes pas arrivés à un stade où la création, la genèse, est interrompue par des altérations qui ne font plus partie de la création dramatique et si vous n’êtes pas gêné par des préoccupations secondes, et aussi par ces critiques que je me reproche parfois de vous avoir adressées. Je voudrais que vous ayez à l’égard de votre pièce, une préoccupation moins immédiate, moins accidentelle. Une conversation avec vous me permettrait sans doute d’être plus clair et plus amical que je ne le parais. Je me demande s’il ne serait pas préférable que vous laissiez cette pièce de côté, quelques temps, que vous laissiez vos personnages vivre en vous, indépendants, jusqu’à ce qu’ils trouvent eux-mêmes leur mise en marche, que vous les mettiez « en vacances ». Ne craignez pas pour eux, ils sont solides. Je m’excuse de vous parler avec autant d’autorité et de liberté, mais je crois à votre vocation dramatique. Je vous l’ai écrit déjà, je ne voudrais pas qu’il y eût de mécompte. Il faut que, pour débuter, vous ayez un succès. Un insuccès risquerait de vous détourner du théâtre, et vous y avez une place, j’en suis sûr. Votre vocation dramatique m’importe plus encore que votre pièce. Vous avez un sens du dialogue et du langage de théâtre. Tout ce que vous écrivez est empreint, même dans vos romans, d’un sens et d’un sentiment du dramatique authentiques. […] Je dicte cette lettre sans avoir le loisir de la méditer. Je vis dans une hâte continuelle et je vous prie d’excuser la crudité de mes réflexions. Il faut que vous sachiez que je vous suis entièrement dévoué et que je serais heureux de pouvoir contribuer et participer à votre entrée au théâtre.

 



21/07/2016
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