Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Louis-Ferdinand Céline à Gaston Gallimard

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Le 14 avril 1932

 

Monsieur,

Je vous remets mon manuscrit du Voyage au bout de la nuit (5 ans de boulot).

Je vous serais particulièrement obligé de me faire savoir le plus tôt possible si vous êtes désireux de l’éditer et dans quelles conditions. […]

Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire et pour s’amuser.

Les faits.

Robinson mon ami, vaguement ouvrier, part à la guerre, (je pense la guerre à sa place) il se défile des batailles on ne sait trop comment… Il passa en Afrique Tropicale… puis en Amérique… descriptions… descriptions… sensations… Partout, toujours il n’est pas à son aise (romantisme, mal du XXIe siècle…) Il revient en France, vaseux… Il en a marre de voyager, d’être exploité partout et de crever d’inhibitions et de faim. C’est un prolétaire moderne. Il va se décider à estourbir une vieille dame pour une fois pour toutes posséder un petit capital, c’est-à-dire un début de liberté. Il la rate la vieille dame une première fois. Il se blesse. Il s’aveugle temporairement. Comme la famille de la vieille dame était de mèche, on les envoie ensemble dans le midi pour éteindre l’affaire. C’est même la vieille qui le soigne à présent. Ils font dans le midi ensemble un drôle de commerce. Ils montrent des momies dans une cave (Ça rapporte). Robinson recommence à voir clair. Il se fiance aussi avec une jeune fille de Toulouse. Il va tomber dans la vie régulière. Pour que la vie soye tout à fait régulière il faut encore un petit capital. Alors cette fois encore l’idée lui revient de buter la vieille dame. Et cette fois il ne la rate pas. Elle est bien morte. Ils vont donc hériter lui et sa future femme. C’est le bonheur bourgeois qui s’annonce. Mais quelque chose le retient de s’installer dans le bonheur bourgeois, dans l’amour et la sécurité matérielle. QUELQUE CHOSE ! Ah ! Ah ! C’est tout le roman ce quelque chose ! Attention ! Il fuit sa fiancée [et le bonheur add.]. Elle le relance. Elle lui fait des scènes, scènes sur scènes. Des scènes de jalousie. Elle est la femme de toujours devant un homme nouveau… Elle le tue…

Tout cela est parfaitement amené. Je ne voudrais pour rien au monde que ce sujet me soye soufflé. C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareille, ce moment capital de la nature humaine…

Avec mes meilleurs sentiments,

Louis Destouches.

 



22/02/2016
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