Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Louis Aragon à André Breton

aragonbreton 

8 juillet 1918

 
 

Quand la Dame dont parfois j’ai parlé sut mon départ prochain, elle éprouva le besoin d’une récapitulation. C’est ainsi que nous déambulâmes dans Paris en quête d’états d’âmes préalables.

Sur le Pont-Neuf, le soleil nous émut particulièrement en frappant d’aplomb les péniches. Un homme passa sur le quai qui tenait, pattes liées, une volaille sur son épaule : le col retombe, piteux, sous le poids de la crête et du bec, et ce plumage rare et noir sur la chair grise. Ce vieillard est embarrassé d’une salade. Le temps est tendre. Elle, voulut me donner ceci : une médaille de la Vierge en argent mat. Au dos, un lys me fait sourire de tant de pureté entre nous. J’ai juré de porter ce fétiche et devant Elle, je l’ai accroché à ma chaîne à côté de la médaille de Saint-Christophe, don de ma sœur.

Le meilleur moment de la journée fut quand nous prîmes la rue Rodier. Elle n’éveillait pour nous aucun de ces souvenirs précis qui charment les médiocres, nulle de ses maisons n’eût pu s’orner de quelque votive inscription. Nous ne nous y étions même pas rencontrés, elle ne nous avait pas vus quotidiennement non plus. Seulement deux ou trois fois nous l’avions descendue sans rien dire. Une grande émotion m’étreignait que Montmartre fût à un bout et le square Montholon à l’autre.

Seul, je connus vraiment le charme de la ville. Il est un quartier entre le Palais-Royal et les Boulevards dont les maisons sont hautes, étroites et ventrues, à force de gîter des héros romantiques. Il y a parallèlement aux boulevards un peu plus haut des rues entières qui font les mystérieuses. Portes battantes, volets clos, elles ont la douceur des choses secrètes. Le secret est le plus attirant appas des civilisations. Ici les femmes doivent toutes chausser des mules de velours rouge.

La statue de Gambetta au crépuscule. Je la vie pour aller à Flore, comme ce soir où tu avais quitté le Val-de-Grâce pour aller à la Section. Bloc hideux, trop représentatif. Je songeai au « couperet ». Mais mon ordre de service ne porterait-il pas : volontaire pour les armées ?

Mais j’ignorais encore tout le prix de Paris. Je l’ai connu ce soir de la dernière semaine au créneau de la première ligne à minuit, quand le guetteur du petit poste cria : Qui va là ? et qu’il y eut des grenades, et ce bruit de l’homme qui coupe les fils de fer, tandis que mourraient les balles des mitrailleuses. Et que mourait le bal des mitrailleuses.

Ah Paris gai séjour

Des plaisi-irs et de-e-e l’ivresse

O ville enchanteresse

Tu es mon seul amour

Louis A.

 

 



24/11/2015
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