Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Jean Genet à Jean Cocteau

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vers 1943 ?

 
 

Mon petit Jean,

Jamais je n’aurais osé écrire cette lettre si par la façon dont tu t’es montré à Nice tu ne m’avais explicitement invité à le faire. Mais je te mets au fait d’abord : il y a ici, en prison, un garçon de vingt-trois ans qui meurt de faim et de je ne sais quelle autre maladie, et quand je dis mourir j’emploie le mot qu’il faut, tu n’imagines pas à quel point ce peut être tragique cette mort lente dans ma prison. […]

Je te prie, mon Jean, avec toute ma force, de faire porter jeudi à la prison un colis de vivres, ce que tu voudras, pain, un peu de sucre, de beurre, de viande, et le faire remettre à cette adresse : Lucien Noppé, 5/55. Si tu ne peux le faire toi-même, parles-en à quelqu’un, avertis tes amis qu’un jeune garçon meurt en prison de faim.

Tu es pitoyable, Jean, je t’en supplie, rends-moi ce service. Si tu veux je te rendrai cet argent sur la vente de mes livres. Je te le jure. Mais qu’on ne le laisse pas tomber. Il est seul, sans famille, et il y a douze ans qu’il est en prison et maison de correction. Il en a encore pour dix-huit mois. Il n’a jamais reçu de colis. Personne ne lui écrit. Un seul mot de toi lui ferait tant plaisir ! […]

Moi je te rendrai tout cela. Mettons deux colis de cinq cent francs, ça fait mille francs pour les deux. […] J’ai chargé J. Decarnin de vendre mes effets pour acheter les colis suivants. Je te rembourserai. Mon livre me rapportera un peu d’argent. Je volerai, je ferai n’importe quoi mais je ne veux pas qu’ayant connu cette détresse je reste en face d’elle sans broncher.

Oh Jean que je voudrais trouver les mots qu’il faut pour te toucher ! Je tremble que tu ne refuses. Alors je crois que je deviendrai d’une férocité terrible. Jeannot, tu sais bien que je ne suis pas un pleureur. Je ne réclame rien pour moi, il faut que le cas soit extraordinaire pour que je t’écrive sur ce ton. Je sais que tu as beaucoup de travail, mais fais-le porter par le fils de la concierge, par ta femme de ménage, par n’importe qui. Demande à droite et à gauche pour qu’on te donne quelque chose. Quelle serait ma peine et ma honte si tu refusais… […]

Il est entré en maison de correction à Mettray, à l’âge de douze ans. Après cela qu’on ose dire un mot contre lui. […] D’autres détenus ont fait envoyer quelque chose par leurs familles, chacun y met du sien. […]

Je t’embrasse mon petit Jeannot et je compte sur toi.

 

 



12/01/2016
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