Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Georges Bataille à Colette R.

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Été 1922

 
 

Je ne peux en rien exprimer l’émotion que votre lettre m’a donné, en rien. Je vous remercie, je revis. Mais vous ne m’abandonnerez plus trop, c’est bien entendu ; il faut bien vous rendre compte qu’on ne peut pas vivre de soi. Vous me dites que vous auriez de la peine s’il y avait surtout de l’égoïsme en moi : alors il ne faut pas m’abandonner à l’égoïsme. Et j’en parle avec beaucoup de gravité parce que vraiment pour moi c’est une question infiniment grave et sans doute vous en reparlerai-je quelque jour. Certainement même : car si vous sentez « tout un inconnu autour de moi », cela est triste pour moi, d’autant plus que vous avez raison d’en parler comme d’une chose redoutable, c’est-à-dire très simplement que dans mon existence il y a évidemment des tendances regrettables, etc. Il est vrai qu’il y a aussi, j’espère, assez de bon sens pour donner à tout une place à peu près normale — mais, croyez-le bien, cette belle ordonnance n’existe pas chez les gens seuls et elle n’existait guère par exemple ces jours-ci. Savez-vous que je souffre en ce moment de parler ainsi de moi, de moi… Je pense que cela est pesant. Mais enfin, je pense aussi que vous me connaissez très peu et qu’il faut prendre son parti entre la discrétion et la confiance.

Il faut bien qu’il y ait des jours où la confiance l’emporte. D’autant plus que vous me dites dans votre lettre certaines choses auxquelles il faut que je réponde. Je continue donc tout à fait au hasard, à vous faire visiter quelques recoins intérieurs, bons ou mauvais.

Je suis si ému de votre lettre que je viens de renverser en remplissant mon porte-plume de l’encre plein mes doigts. Et j’en ai ri. J’ai ri aussi de m’apercevoir dans la glace avec ma main toute souillée et embarrassée et des cheveux tout à fait en broussaille. Cela m’a surpris très fort car d’habitude, et surtout ces jours-ci, il y avait quelque chose de méticuleux dans mes gestes, et d’attentif dans ma tenue — quelque chose de si tristement froid d’ailleurs ces jours-ci et si dégoûté. On est vraiment sujet à de grandes variations — ainsi tout à l’heure, l’ombre d’un gros papillon qui passait devant ma lampe m’a surpris et presque fait peur alors que, si je suis dégoûté, il faudrait quelque chose d’invraisemblable pour me déranger le moins du monde de l’état d’indifférence. Quelque chose d’invraisemblable ? Exagéré, peut-être ! Je suis rentré tard ce soir (bien qu’aujourd’hui j’ai employé tout mon temps d’une façon parfaitement décente). J’ai tourné assez longtemps sans regarder, comme je fais chaque fois depuis quinze jours, s’il y avait une lettre sur cette table. Mais je suis resté cinq minutes à trembler d’émotion (ce n’est peut-être pas physiquement exact, mais il faut bien une expression aussi forte) avant de l’ouvrir.

J’ai écrit : bien qu’aujourd’hui j’ai employé tout mon temps… Il y a quelque chose de stupide dans cette phrase, parce que vous pourriez en déduire qu’en général ça n’est pas le cas, alors que vraiment c’est tout à fait le contraire. Toutefois j’ai fait quelques bêtises ces jours-ci mais cela n’avait d’importance que par la vague peur que j’avais de continuer. Vous voyez que j’ai confiance en vous pour vous écrire ces choses. À votre tour, croyez-moi. Tout d’abord les hommes ne « s’abîment moralement » qu’à la longue et quel est celui qui pourrait se vanter de n’avoir pas commis quelque grossière stupidité. Ne vous étonnez pas outre mesure si je considère cela avec une indulgence parfaite, peut-être même avec amusement. En effet, aujourd’hui, je suis encore parfaitement sain. Il n’y a d’important que ce fâcheux encore : ainsi j’étais porté au plus grand pessimisme sur ce point il y a seulement quelques heures. À présent je ne pourrais qu’exprimer un optimisme qui n’aurait guère plus de valeur. Vous voyez que je vous parle de ces choses-là avec une grande simplicité, mais vraiment je ne peux pas le considérer autrement qu’avec cette naïveté enfantine et Dieu me préserve de la perdre.

Mais qu’est-ce que vous voulez dire en écrivant : vous êtes si fou parfois. Je suis surpris que vous m’ayez connu quelques manifestations de folie ! Il est vrai que je suis en général fort gai et surtout porté à la fantaisie mais je ne crois pas que cela soit tout à fait grave, si c’est ce que vous voulez dire. En tous cas, je ne comprends absolument pas « parfois » car si je suis fou (ce que je ne nie pas), je le suis tout le temps. Mas certainement vous ne devez pas vous tromper et d’ailleurs c’est la seconde fois que vous m’écrivez quelque chose comme « vous êtes si fou parfois ».

Mais voici quatre pages déjà pleines de moi-même. Vraiment j’aimerais tellement mieux que vous « me parliez comme à un petit enfant », que « vous me racontiez des histoires », oui, n’est-ce pas, jusqu’à ce que mon âme s’endorme. Car vraiment s’il y a quelque chose que je crois, c’est qu’absolument il faut chaque jour s’oublier. C’est-à-dire, comme il nous plaît, ou s’endormir, ou s’illusionner ou rêver ou rire. Vraiment les idées sur soi qu’on n’oublie pas immédiatement sont pesantes comme des marteaux. Mais encore on n’oublie pas tout seul et j’ai besoin que vous me racontiez des histoires. Il est vrai que rien que d’imaginer cela, je suis tout ravi de joie. Comment vous remercierai-je de ce que vous me dites là ? Il n’y a absolument pas moyen. Je n’ai que la joie que vous me donnez.

Ô je suis joyeux, tout joyeux, que vous ayez trouvé l’expression si exacte de ce que vous pouvez me donner et dont j’ai tant besoin. Car il est possible que je sois en effet horriblement égoïste comme vous le craignez, pourtant (en ce moment, il me semble que nous nous regardons), c’est inadmissible ; alors j’oublie, c’est entendu. Peut-être qu’en ce moment je suis un brave homme, un brave homme simplement parce que votre sourire a un si grand charme. Ainsi je veux même oublier tout ce qu’il y a d’égoïsme dans ce triste étalage de lettres, vous l’envoyer ainsi sans honte. D’ailleurs vous êtes si naïvement bonne que vous ne [le] remarquerez pas ! J’arrête d’écrire avec encore une multitude de choses à dire, tant d’amitié et de reconnaissance à exprimer.

 

 



09/01/2016
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