Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Colette à Willy, son ex-époux

ColetteReveEgypte1907   

18 février 1907

 

Il y a trop de femmes dans votre vie, Doucette, et la seule qui vous convienne vous fait défaut maintenant, comme me fait défaut le seul homme avec lequel je pouvais vivre.

Ô Doucette ! je valais — je vaux encore ! — que vous disiez à toutes les jupes qui vous bruissent aux oreilles : « Foutez-moi le camp ! je garde celle-ci. » Si la vie matérielle redevient meilleure, redevient possible et à peu près assurée pour vous, chère Doucette, voici le coupable arrangement que je vous propose en secret : Revenez, revenez auprès de moi, dans un appartement qui sera si près du mien que ce serait presque le même. Foutez-vous des gens, de tous les gens, comme je le ferai moi-même. Et je continuerai à travailler de mon côté, et vous du vôtre. Et je coucherai avec Missy qui ne demande pas mieux. Et ceux qui nous blâmeront trop haut ne nous blâmeront pas deux fois. Mais il faudra, si cet arrangement vous souriait un jour, que vous ne gardiez nulle femme, hors moi. Est-ce impossible ? Avez-vous donc de ces sens impérieux qui obligent à avoir sous la main à toute heure, une compagne ? Si oui, vous me trouverez. Et Missy, encore une fois, n’y [trouvera : biffé] verra rien à redire.

Il faut que vous soyez fou, et moi folle pour avoir organisé l’arrangement actuel. Comme si vous pouviez vous passer de moi ! et moi me détacher de vous ! Réfléchissez longtemps, car rien ne presse, et rien n’est possible pour vous, tout de suite ; et pour moi, je sais fort bien être sage, et s’il m’arrive de pleurer, c’est quand le gaz est éteint, soyez tranquille. Et, si cela est possible dans un avenir lointain — ou proche — soyez assuré que nous aurons encore plus de gens pour nous que contre nous, on nous sait, au fond, une telle paire inséparable. Il faudrait — j’insiste trop — jeter par-dessus bord jusqu’aux ultimes Megs, jusqu’aux plus classiques claudines. Ce n’est pas un marché que je vous mets à la main, chère Doucette, c’est que je ne saurais, physiquement et sentimentalement, supporter qu’il en fût autrement. Et Missy retrouverait son cher et rassurant et habituel ménage à trois, au dehors duquel elle est dépaysée et soucieuse d’une trop grosse responsabilité, — et puis, quoi, elle sent, elle devine des choses obscures…

Enfin, j’ai tout dit, et j’en suis bien aise. Ne répondez à tout ceci sans vous presser, que rue de Villejust, sous double enveloppe à Francine. […].

Je vous chéris et vous embrasse,

              

          

 


18/02/2016
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