Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Blaise Pascal à Monsieur Périer sur le vide

pascal 

 

15 novembre 1647

 

Monsieur,

        Je n’interromprais pas le travail continuel où vos emplois vous engagent pour vous entretenir de méditations physiques, si je ne savais qu’elles serviront, à vous délasser en vos heures de relâche, et qu’au lieu que d’autres en seraient embarrassés, vous en aurez du divertissement. J’en fais d’autant moins de difficulté, que je sais le plaisir que vous recevez en cette sorte d’entretien.

        Celui-ci ne sera qu’une continuation de ceux que nous avons eus ensemble touchant le vide. Vous savez quel sentiment les philosophes ont eu sur ce sujet: tous ont tenu pour maxime, que la nature abhorre le vide; et presque tous, passant plus avant, ont soutenu qu’elle ne peut l’admettre, et qu’elle se détruirait elle-même plutôt que de le souffrir. Ainsi les opinions ont été divisées: les uns se sont contentés de dire qu’elle l’abhorrait seulement, les autres ont maintenu qu’elle ne le pouvait souffrir. J’ai travaillé dans mon Abrégé du traité du vide à détruire cette dernière opinion et je crois que les expériences que j’y ai rapportées suffisent pour faire voir manifestement que la nature peut souffrir et souffre en effet un espace, si grand que l’on voudra, vide de toutes les matières qui sont en notre connaissance et qui tombent sous nos sens. Je travaille maintenant à examiner la vérité de la première, et à chercher les expériences qui fassent voir si les effets que l’on attribue à l’horreur du vide, doivent être véritablement attribués à cette horreur du vide, ou s’ils le doivent être à la pesanteur et pression de l’air; car, pour ouvrir franchement ma pensée, j’ai peine à croire que la nature, qui n’est point animée, ni sensible, soit susceptible d’horreur, puisque les passions présupposent une âme capable de les ressentir, et j’incline bien plus à imputer tous ces effets à la pesanteur et pression de l’air, parce que je ne les considère que comme des cas particuliers d’une proposition universelle de l’équilibre des liqueurs, qui doit faire la plus grande partie du traité que j’ai promis. Ce n’est pas que je n’eusse ces mêmes pensées lors de la production de mon abrégé; et, toutefois faute d’expériences convaincantes je n’osais pas alors (et je n’ose pas encore) me départir de la maxime de l’horreur du vide, et je l’ai même employée pour maxime dans mon abrégé; n’ayant alors autre dessein que de combattre l’opinion de ceux qui soutiennent que le vide est absolument impossible, et que la nature souffrirait plutôt sa destruction que le moindre espace vide. En effet, je n’estime pas qu’il nous soit permis de nous départir légèrement des maximes que nous tenons de l’antiquité, si nous n’y sommes obligés par des preuves indubitables et invincibles. Mais en ce cas je tiens que ce serait une extrême faiblesse d’en faire le moindre scrupule, et qu’enfin nous devons avoir plus de vénération pour les vérités évidentes, que d’obstination pour ces opinions reçues.

       Je ne saurais mieux vous témoigner la circonspection que j’apporte avant de m’éloigner des anciennes maximes, que de vous remettre dans la mémoire l’expérience que je fis ces jours passés en votre présence avec deux tuyaux l’un dans l’autre qui montre apparemment le vide dans le vide. Vous vîtes que le vif-argent du tuyau intérieur demeura suspendu à la hauteur où il se tient par l’expérience ordinaire, quand il était contrebalancé et pressé par la pesanteur de la masse entière de l’air, et qu’au contraire, il tomba entièrement, sans qu’il lui restât aucune hauteur ni suspension, lorsque, par le moyen du vide dont il fut environné, il ne fut plus du tout pressé ni contrebalancé d’aucun air, en ayant été destitué de tous côtés. Vous vîtes ensuite que cette hauteur ou suspension du vif-argent augmentait ou diminuait à mesure que la pression de l’air augmentait ou diminuait, et qu’enfin toutes ces diverses hauteurs ou suspensions du vif-argent se trouvaient toujours proportionnées à la pression de l’air.

      Certainement, après cette expérience, il y avait lieu de se persuader que ce n’est pas l’horreur du vide, comme nous estimons, qui cause la suspension du vif-argent dans l’expérience ordinaire, mais bien la pesanteur et pression de l’air, qui contrebalance la pesanteur du vif-argent. Mais parce que tous les effets de cette dernière expérience des deux tuyaux qui s’expliquent si naturellement par la seule pression et pesanteur de l’air, peuvent encore être expliqués assez probablement par l’horreur du vide, je me tiens dans cette ancienne maxime, résolu néanmoins de chercher l’éclaircissement entier de cette difficulté par une expérience décisive.

      J’en ai imaginé une qui pourra seule suffire pour nous donner la lumière que nous cherchons, si elle peut être exécutée avec justesse. C’est de faire l’expérience ordinaire du vide plusieurs fois en même jour, dans un même tuyau, avec le même vif-argent, tantôt au bas et tantôt au sommet d’une montagne, élevée pour le moins de cinq ou six cents toises, pour éprouver si la hauteur du vif-argent suspendu dans le tuyau se trouvera pareille ou différente dans ces deux situations. Vous voyez déjà sans doute, que cette expérience est décisive de la question, et que, s’il arrive que la hauteur du vif-argent soit moindre au haut qu’au bas de la montagne (comme j’ai beaucoup de raisons pour le croire, quoique tous ceux qui ont médité sur cette matière soient contraires à ce sentiment), il s’ensuivra nécessairement, que la pesanteur et pression de l’air est la seule cause de cette suspension du vif-argent, et non pas l’horreur du vide, puisqu’il est bien certain qu’il y a beaucoup plus d’air qui pèse sur le pied de la montagne, que non pas sur son sommet; au lieu qu’on ne saurait pas dire que la nature abhorre le vide au pied de la montagne plus que sur son sommet.

      Mais comme la difficulté se trouve d’ordinaire jointe aux grandes choses, j’en vois beaucoup dans l’exécution de ce dessein, puisqu’il faut pour cela choisir une montagne excessivement haute, proche dune ville dans laquelle se trouve une personne capable d’apporter à cette épreuve toute l’exactitude nécessaire. Car si la montagne était éloignée, il serait difficile d’y porter les vaisseaux, le vif-argent, les tuyaux et beaucoup d’autres choses nécessaires, et d’entreprendre ces voyages pénibles autant de fois qu’il le faudrait, pour rencontrer au haut de ces montagnes le temps serein et commode, qui ne s’y voit que peu souvent. Et comme il est aussi rare de trouver des personnes hors de Paris qui aient ces qualités, que des lieux qui aient ces conditions, j’ai beaucoup mon bonheur d’avoir, en cette occasion, rencontré l’un et l’autre, puisque notre ville de Clermont est au pied de la haute montagne du Puy de Dôme, et que j’espère de votre bonté que vous m’accorderez la grâce d’y vouloir faire vous-même cette expérience ; et sur cette assurance, je l’ai fait espérer à tous nos curieux de Paris, et entre autres au R.P. Mersenne, qui est déjà engagé, par lettres qu’il en a écrites en Italie, en Pologne, en Suède, en Hollande, etc…. d’en faire part aux amis qu’il s’y est acquis par son mérite. Je ne touche pas aux moyens de l’exécuter, parce que je sais bien que vous n’omettrez aucune des circonstances nécessaires pour la faire avec précision.

     Je vous prie seulement que ce soit le plus tôt qu’il vous sera possible et d’excuser cette liberté où m’oblige l’impatience que j’ai d’en apprendre le succès sans lequel je ne puis mettre la dernière main au traité que j’ai promis au public, ni satisfaire au désir de tant de personnes qui l’attendent, et qui vous en seront infiniment obligées. Ce n’est pas que je veuille diminuer ma reconnaissance par le nombre de ceux qui la partageront avec moi, puisque je veux, au contraire, prendre part à celle qu’ils vous auront, et en demeurer d’autant plus.

Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,  Pascal.

 



13/09/2016
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