Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’André Breton à une petite fille

Sans titre 

9 février 1952

 

Lettre de la petite fille à André Breton :

Monsieur,

Je suis une petite Française de douze ans, provisoirement à Washington. À la maison, nous recevons Arts et je suis votre vie de Picasso, que je découpe et colle dans mon scrapbook. À l’école, nous faisons des exposés et, pour le prochain j’ai choisi Matisse. On voit souvent dans les musées les enfants copier des tableaux modernes et papa m’a dit que c’est sans doute une erreur, car ils ne comprennent pas encore. J’aimerais bien avoir votre avis là-dessus, car je sais que vous avez une fille plus grande que moi et qui a habité New-York, y a-t-elle fait des études ? Pensez-vous que les Américains ont raison de laisser tant de liberté aux enfants ou vaut-il mieux, comme en France, leur imposer une discipline sévère ? Votre réponse m’aiderait beaucoup pour mon report. Conseillez-vous aux enfants des artistes comme Matisse ou Picasso ? Peut-être me trouverez-vous bien hardie de vous écrire ainsi… exigeante comme une petite Française, mal élevée comme une Américaine.

Je termine à la façon d’ici,

Very sincerely yours

MAGUELONNE CAR

Réponse d’André Breton à la petite fille :

Paris,

9 février 1952

Chère Maguelonne,

Il n’y a qu’une aussi jeune personne que vous pour poser des questions à ce point embarrassantes et, à votre air décidé, je vois bien que je n’en serai pas quitte facilement. N’allez pas croire que je n’ai qu’à ouvrir un tiroir pour y trouver toutes prêtes et (en un tournemain) ajustables à votre taille les réponses que vous attendez. Ce n’est pas que le tiroir manque, le petit secrétaire dont il dépend est en assez bon état, mais voilà : les préceptes que j’ai voulu mettre dans ce tiroir, je ne sais pas ce qui se passe mais je les retrouve à chaque fois sens dessus dessous. Ce doit être encore un tour de la reine Mab (avez-vous entendu parler de cette charmante créature ?) Cela a surtout pris des proportions curieuses depuis quelque temps.

Oh ! si vous aviez été en mesure de m’interroger plus tôt, vous m’auriez trouvé beaucoup plus sûr de moi. En particulier, mon choix eût été vite fait entre les méthodes d’enseignement artistique qui ont cours aux Etats-Unis et en France. Il est tellement plus agréable de se représenter un enfant dessinant et peignait à sa fantaisie qu’obligé comme ici de s’absorber dans la copie d’une casserole ou d’un plâtre crasseux ! En parfait contraste avec ces exercices dont j’ai gardé si mauvais souvenir, je trouve que vous avez bien de la chance d’être déjà initiée aux beaux accords de Matisse. En tous cas, cet exposé que vous préparez vous va comme un bouquet.

Il y aura bientôt deux cents ans qu’un très grand esprit s’est penché sur le problème que vous soulevez, vous avez dû déjà entendre parler de lui et je suis presque sûr que vous l’aimerez. Il est vrai qu’il n’écrivait pas pour les enfants, il écrivait pour ceux qui prennent soin d’eux mais ce qu’il y avait de si aimable en lui, c’est qu’il était avant tout du parti de l’enfant comme nul ou presque n’a sur l’être depuis lors. Et avant lui non plus on n’avait porté à l’enfant un tel intérêt, on n’avait cherché avec tant de persévérance et de passion ce qui lui convient le mieux, à la fois en fonction de ce qu’il est et de ce qu’il deviendra. Ne trouvez-vous pas touchant que, pour être plus sûr d’entrer en communication avec la petite fille, puis la jeune fille qu’il rêvait de modeler pour le bonheur, il ait éprouvé le besoin d’aller rêver d’elle « dans une solitude profonde et délicieuse, au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d’orange » ? Voilà un maître qui n’avait rien de rébarbatif : il s’appelait Jean-Jacques Rousseau.

Je ne puis vraiment trouver mieux pour m’abriter de la petite pluie de flèches de vos questions. Commençons, si vous le voulez, par ce qu’il dit :

« Les enfants, grands imitateurs, essayent tous de dessiner : je voudrais que le mien cultivât cet art, non précisément pour l’art même, mais pour se rendre l’œil juste et la main flexible ; et, en général, il importe peu qu’il sache tel ou tel exercice, pourvu qu’il acquière la perspicacité du sens et de la bonne habitude du corps qu’on gagne par cet exercice. Je me garderai donc de lui donner un maître à dessiner, qui ne lui donnerait à imiter que des imitations… Je veux qu’il n’ait d’autre maître que la nature, ni d’autre modèle que les objets. Je veux qu’il ait sous les yeux l’origine même et non pas le papier qui le représente, qu’il crayonne une maison sur une maison, un arbre sur un arbre, un homme sur un homme, afin qu’il s’accoutume à bien observer les corps et les apparences, et non pas à prendre des imitations fausses et conventionnelles pour de véritables imitations… mon intention n’est pas tant qu’il sache imiter les objets que les connaître ; j’aime mieux qu’il me montre une plante d’acanthe, et qu’il trace moins bien le feuillage d’un chapiteau. »

Je crois que là est la vérité fondamentale, à laquelle on ne se reportera jamais assez. Pourvu qu’elle ne soit pas perdue de vue il me semble ne pas y avoir d’inconvénient, même au contraire, à ce qu’elle s’aide d’autres façons de voir et de connaître.

Mieux que quiconque, notre ami Jean-Jacques a compris que l’enfance reproduisait, dans ses étapes successives, l’évolution de l’humanité. Il est donc de grand intérêt que cette évolution soit retracée à l’enfant et elle ne peut lui être rendue plus fidèle et plus sensible qu’à travers les témoignages artistiques qui se succèdent à partir du plus primitif. Encore faut-il, comprenez-vous, qu’à aucun moment l’œuvre présentée à l’enfant ne se situe à un stade du développement de l’humanité qui dépasse le stade du développement de l’esprit correspondant à son âge (votre papa vous expliquera). Pour m’éclaircir d’un exemple, mettons que j’apprenne de vous que vous avez, plus petite, raffolé de Lewis Carroll et que vos goûts vous portent aujourd’hui vers Atala, je vous dirai que vous me paraissez fort bien orientée dans la voie de la connaissance tandis que si vous m’assuriez que vous êtes en train de lire Rimbaud je protesterais, quoique Rimbaud ait parlé merveilleusement de l’enfance, mais pour en juger vous verrez un jour qu’il faut avoir toute l’enfance derrière soi. Avide de savoir comme je vous vois, tant pis si cela doit vous faire enrager.

Ceci dit, comme l’éducation scolaire s’efforce (selon moi, sans grand discernement) de mettre à la portée des élèves des différentes classes des « morceaux choisis » de littérature comportant l’indispensable « explication de textes », je crois qu’il serait bon de faire de même pour l’art, à condition de graduer aussi pour chaque âge ce qui peut être du ressort de son esprit et de son cœur et d’en offrir une image vivante en commentant, de manière à la fois renseignée et attrayante, l’œuvre originale devant laquelle on conduit l’élève, à défaut le moulage de cette œuvre ou sa projection en couleurs.

On éviterait ainsi, comme je crois avoir constaté qu’on fait trop souvent en Amérique, de « mettre la charrue devant les bœufs ». Voyez-vous un peu ce que je veux dire ? Tout ce qui se présente dans le très jeune âge est seulement objet de plaisir ou de déplaisir. Les associations de couleur et de structure ne viennent qu’ensuite ; plus tard encore s’installe la notion de généralité qui aboutit par degrés à l’abstrait (ce mot n’est pas pour vous faire peur : je ne doute pas qu’on en abuse à Washington). Vous découvrirez vous-même dans quelques années qu’il y a des artistes dits, surtout en Amérique, « abstraits » qui ont su garder le contact avec la nature et que ceux qui ont perdu ce contact, que ce soit dans le « figuratif » ou le « non-figuratif » ont tout perdu. Toujours est-il qu’un enseignement qui voudrait partir de l’abstrait ou y arriver précipitamment fausserait, en contrariant leur développement normal, tous les jeunes esprits.

Allant même plus loin, je ne pense pas que les « déformations » volontaires qui, chez beaucoup d’artistes modernes, sont le produit de ce que les grandes personnes appellent d’un grand mot la « spéculation intellectuelle », inaccessible par définition à l’enfance, puissent être données en exemple à l’enfance. Mais il est vrai que quelques artistes modernes ont tout fait pour renouer avec le monde de l’enfance : je pense notamment à Klee, à Miró qui, dans les écoles, ne sauraient être trop en faveur.

Par ma fille qui s’y trouvait encore à vôtre âge, j’ai pu me faire une idée des méthodes employées aux États-Unis pour éveiller le sens de l’art chez les enfants. Cela va de l’école communale de New York où, vers sept ans, on lui demandait un dessin d’imagination prenant pour thème un conte de fées, en passant par une école du Connecticut, où ce dessin devait se concevoir en vue d’une fête comme Noël, Pâques ou Thanksgiving (le meilleur dessin étant désigné au vote par les élèves pour être agrandi et affiché) jusqu’à une école progressive du Vermont dont, précisément, les murs étaient ornés de reproductions de Miró et où l’on attendait de l’élève qu’il ou elle meublât — on spécifiait : de manière non figurative — un « fond » qu’on lui faisait préparer à l’avance, en n’écoutant que son goût et sa sensibilité personnels. Mises à part les objections qu’à ce dernier égard j’ai formulées plus  haut, il n’y a là rien à redire sous le rapport de la liberté. Où malheureusement le mode de culture se juge, c’est à la qualité des fruits qu’il donne (il est vrai qu’il faut aussi faire la part du terrain). Or, à avoir quelque peu fréquenté les galeries de peinture, il m’a semblé que les fruits parvenus là-bas à maturité sont bien loin de la saveur de ceux d’ici. Alors ? me dites-vous. Eh bien ! décidément, je n’ai pas l’étoffe d’un éducateur. Votre lettre en main, allez-vous croire que j’ai dû me résoudre à consulter ma fille : du moins son opinion a-t-elle ceci de précieux qu’elle participe encore de l’enfance. Il lui semble qu’on pourrait adopter une solution que, moi, je trouve boiteuse (et vous ?). Il s’agirait de faire alterner trop régulièrement, d’une part, les exercices tendant à reproduire les objets réels et à rendre compte des rapports qu’ils entretiennent (ceci dans l’atmosphère très détendue que préconise Rousseau), d’autre part les exercices de pure imagination.

Comme vous le verrez seulement à longue distance, cette solution aura toujours contre elle tous ceux qui pensent que la vie, au sortir de l’enfance, ne peut être qu’un effort et adversité, contre lesquels mieux vaut qu’on soit depuis longtemps aguerri. Pour eux, cela suffit à justifier sur la jeunesse toutes les contraintes. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de leur bord, quand bien même partiellement ils auraient raison.

Voyez comme tout cela est nuancé : de votre jolie voix acidulée que j’entends d’ici je vous trouve tout à fait qualifiée pour parler de Matisse. Vous avez une clé qui ouvre sa maison : c’est, chez une très jeune fille, le sens inné de la parure. S’il s’agissait de Picasso, je vous conseillerais fermement de laisser passer plusieurs années.

Avec tous mes compliments.

 



04/03/2016
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