Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre d’Alfred de Musset à Aimée d’Alton

 

 

MUSSETAIMÉE 

16 avril 1837

 

[…]

Je vois, mon amour, qu’il y a sympathie parfaite entre nous. Tu m’annonces un si-sol au reçu de ma lettre, et, avant d’avoir ouvert la tienne, j’avais exécuté précisément le même pas. Mais je m’avoue vaincu, je n’ai rien cassé. Je ne sais pourquoi quelque chose de cassé m’a toujours paru avoir une mine triste ; quant aux pantouffles [sic], c’est autre chose ; les miennes, à l’aspect de tes lettres voltigent comme des oiseaux, ton petit papier m’a fait un drôle d’effet ; au lieu de le dévorer je n’osais pas y toucher en le voyant — je l’ai pris avec un saint respect, j’y ai compté toutes les petites marques — mais il a bien fallu ensuite lui manquer de respect. —

Je ne sais, ange, ce qui adviendra de notre amour. Mais je ne crois pas que le bonheur soit jamais venu sous de plus heureux auspices ! En t’écrivant maintenant, je t’avoue que je me retiens pour ne pas déraisonner — je voudrais ne pas parler et ne pas sentir jusqu’à samedi, ou dormir jusque là en rêvant de toi, et me réveiller pour aller à la fenêtre t’attendre. Le fiacre s’arrête — je te vois descendre — arriver à petits pas cherchant la porte dans la cour — je cours à toi, je te prends la main, nous montons en silence, tout dort — la porte est enfin fermée derrière nous — ô ma nymphe, mon Aimée bien aimée, quel moment ! c’est le jour de nos noces. — là, mon imagination s’arrête, je ne cherche rien, je ne tente de rien prévoir ; je ne puis essayer de deviner ni mon bonheur, ni ta beauté, ni le premier mot que tu me diras ; mais le premier baiser, ah ! je le devine, je le sens déjà, il me brûle, il me traverse le cœur —

Vous ne vous en souvenez plus, vous — êtes-vous bien sûre de cela, Mademoiselle ? eh bien vous souvenez-vous d’un certain soir, après que je vous avais envoyé ma petite épître ? Mme de Lagrange arrivait d’Italie, elle chantait ses airs vénitiens qu’elle avait rapportés. Votre cousine était au piano avec elle. — Vous étiez dans la causeuse et moi près de vous — vous me parliez de vos ennuis et de votre départ prochain— je vous disais, je crois, que le seul moyen de n’avoir jamais d’ennui était d’aimer, et je vous parlais d’une correspondance. Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez répondu ? Je m’en souviens, moi à mon tour.

—Je n’ai que faire d’amoureux.

Voilà ce que Mlle Aimée m’a répondu très gentiment avec sa petite voix douce et perlée — Si dans ce moment-là, on avait pu voir dans mon cœur, elle aurait vu que je l’aimais, je me suis dit qu’elle le voyait et que c’était à moi qu’elle répondait ainsi immédiatement.

Adieu, mon idole, tâche, je t’en prie, de ne pas faire de méprise en t’écrivant. Tu commences ta lettre par Mercredi entre 7 et 8, le cœur m’a bondi en lisant ce mot, mais je me suis aperçu après que c’était une erreur et que tu ne viendrais que samedi.

À samedi donc, à samedi 22. Je voudrais ne pas être pauvre comme je suis ; je te recevrais dans une chambre de reine au lieu de t’attendre dans un atelier en désordre, où il n’y a rien de beau. Cent baisers sur ta belle bouche — j’ai peur aussi de ne pas te plaire assez et que tu ne trouves pas en moi tout ce qu’il faudrait pour être digne de toi — il me semble que ton amant devrait être un dieu pour te mériter. Adieu donc, je te serre sur mon cœur — ô ma vie ! que je t’aime —

C’est aujourd’hui dimanche et j’y pense trop tard. Quel ennui ! ma lettre ne partira que demain. M’en voudras-tu ?



09/02/2016
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