Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

De par les mots


Lettre de Stendhal à Clémentine Curial

STENDHAL 

Le 24 juin 1824, à miidi.

 

Tu ne saurais te figurer les idées noires que me donne ton silence. Je pensais que, hier dans la nuit, en faisant tes paquets, tu aurais trouvé le temps de m’écrire trois lignes que tu aurais fait jeter dans la boîte à L… Ne voyant pas de lettre hier, j’en espérais ce matin.

            En rêvant devant mon bureau, les volets fermés, mon noir chagrin s’est amusé à composer la lettre suivante, que peut-être tu m’écriras avant peu ; car, enfin, que t’en coûtait-il de m’écrire un mot ? Voici donc la lettre que j’aurai la douleur de lire :

            «  Tu as exigé de moi, mon cher Henri, la promesse d’être sincère ? Ce commencement de lettre te fait déjà prévoir ce qui me reste à ajouter. Ne t’en afflige pas trop, mon cher ami, songe qu’à défaut de sentiments plus vifs, la plus sincère amitié ne cessera jamais de m’unir à toi et de me faire prendre l’intérêt le plus tendre à tout ce qui pourra t’arriver. Tu vois, mon cher ami, par le ton de cette lettre, que la confiance la plus sincère a succédé, dans mon cœur, à des sentiments d’une autre espèce. J’aime à croire qu’elle sera justifiée, et que jamais je n’aurai à me repentir de ce que je fus pour toi.

            « Adieu, mon cher ami, soyons raisonnables tous les deux. Acceptez l’amitié, la tendre amitié que je vous offre, et ne manquez pas à venir me voir à mon retour à Paris.

            « Adieu, mon ami. »

 


12/09/2016
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Lettre de Man Ray à Lee Miller

_044 MAN RAY 

[Sans date]

 

Je t’ai aimée follement et jalousement ; mon amour a réduit toute autre passion en moi et, pour compenser, j’ai essayé de justifier cet amour en te donnant toutes les occasions qui étaient en mon pouvoir d’exploiter ce qui était intéressant en toi. Plus tu progressais, plus mon amour était justifié, et moins je regrettais tous les efforts vains de ma part. […] J’ai essayé de faire de toi un complément de ma propre personne, mais ces escapades t’ont fait chanceler, douter de toi, et voilà que tu veux, seule, retrouver ton assurance. Mais tu ne fais que passer sous le contrôle d’un autre, un contrôle encore plus subtil et tyrannique. […] Tu le sais bien, depuis le début j’ai mis à profit tout ce qui pouvait contribuer à ton talent, à ton bonheur, même quand je courais le danger de te perdre ; je ne me suis jamais permis d’intervenir qu’après coup, afin d’empêcher toute rupture brutale, afin que nous puissions revenir ensemble, car toutes les disputes et les réconciliations sont une étape vers la rupture finale, et je ne voulais pas te perdre.

 


12/09/2016
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Lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon

trioletaragon

[Sans date]

 

Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble. Cette dernière entreprise est bien ce que j’avais vécu de plus affreusement triste. Tu es là à trembler devant mes initiatives, jamais tu ne discutes, tu ne fais que crier ou tu « prends sur toi ». Le plaisir normal de faire quelque chose ensemble, tu ne le connais pas. Un mot anodin à ce sujet et tu te mets à m’expliquer la montagne de choses que tu as à faire. Comme au téléphone, tu racontes toutes tes activités, à n’importe qui, pour expliquer que tu ne peux pas voir ce quelqu’un justement maintenant. En somme, rien de changé depuis l’exposition anti-coloniale.

Pourtant, il serait peut-être aussi urgent de parfois nous rencontrer. Il nous reste extrêmement peu de temps, et tu le sais mieux que quiconque. Mon Dieu, ce que la sérénité me manque, toute une vie comme dans la voiture où je ne peux jamais te dire « regarde ! » puisque toujours tu lis ou tu écris, et qu’il ne faut pas te déranger.

J’étouffe de toutes les choses pas dites, sans importance, mais qui auraient valu la vie simple, sans interdits. Avoir constamment à tourner la langue sept fois avant d’oser dire quelque chose, de peur de provoquer un cyclone — et lorsque cela m’échappe, cela ne rate jamais ! J’y ai droit.

Pourquoi je te le dis ? Pour rien. Comme on crie, bien que cela ne soulage pas. La solitude n’est pas le grand thème de mes livres, elle l’est — de ma vie. J’y suis habituée, je m’y plais après tout. À l’heure qu’il est, le contraire me dérangerait. Ce que je veux ? Rien. Le dire. Que tu t’en rendes compte. Mais j’ai déjà essayé, je sais que c’est impossible. Et si tu me dis encore une fois combien juste maintenant tu tiens tout à bout de bras — je casse tout dans la maison ! Je ne mendie pas, rien, ni ton temps, ni ton assistance, ce que je ne supporte pas c’est la manière dont tu te tiens sur la défensive, les barbelés et les fossés. Ma peine te dérange, il ne faut pas que j’aie mal, juste quand tu as tant à faire. Moi aussi je prends sur moi, et même je ne fais que cela. À en éclater, à sauter au plafond. Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait.

Et puis — zut ! Je suppose que quand on n’a pas de larmes, il vous faut une autre soupape. Allons mettons que ce que je ressens soit pathologique, et consolons-nous avec ça. Autrement tu vas encore me sortir que « tu as encore commis un péché… » Et si c’était vrai ? Un péché contre un semblant de bonheur. Je te rappelle seulement l’heure : nous en sommes à moins cinq. Ne me dis pas à mois six et demi, parce que c’est la même chose.

 

 


08/09/2016
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Lettre de Marcel Proust à Reynaldo Hahn

proustreynalo 

 

1896

 

Notre amitié n’a plus le droit de rien dire ici, elle n’est pas assez forte pour cela maintenant. Mais son passé me crée le devoir de ne pas commettre des actes aussi stupides aussi méchants et aussi lâches sans tâcher de réveiller votre conscience et de vous le faire sinon avouer — puisque votre orgueil vous le défend — au moins sentir, ce qui pour votre bien est l’utile. Quand vous m’avez dit que vous restiez à souper ce n’est pas la première preuve d’indifférence que vous me donniez. Mais quand deux heures après, après nous être parlé gentiment, après toute la diversion de vos plaisirs musicaux, sans colère, froidement, vous m’avez dit que vous ne reviendriez pas avec moi, c’est la première preuve de méchanceté que vous m’ayez donné [sic]. Vous aviez facilement sacrifié, comme bien d’autres fois, le désir de me faire plaisir, à votre plaisir qui était de rester à souper. Mais vous l’avez sacrifié à votre orgueil qui était de ne pas paraître désirer rester à souper.

Et comme c’était un dur sacrifice, et que j’en étais la cause, vous avez voulu me le faire chèrement payer. Je dois dire que vous avez pleinement réussi. Mais vous agissez en tout cela comme un insensé. Vous me disiez ce soir que je me repentirais un jour de ce que je vous avais demandé. Je suis loin de vous dire la même chose. Je ne souhaite pas que vous vous repentiez de rien, parce que je ne souhaite pas que vous ayez de la peine, par moi surtout. Mais si je ne le souhaite pas, j’en suis presque sûr.

Malheureux, vous ne comprenez donc pas ces luttes de tous les jours et de tous les soirs où la seule crainte de vous faire de la peine m’arrête. Et vous ne comprenez pas que, malgré moi, quand ce sera l’image d’un Reynaldo qui depuis q.q. temps ne craint plus jamais de me faire de la peine, même le soir, en nous quittant, quand ce sera cette image qui reviendra, je n’aurai plus d’obstacle à opposer à mes désirs et que rien ne pourra plus m’arrêter. Vous ne sentez pas le chemin effrayant que tout cela a fait depuis q.q. temps que je sens combien je suis devenu peu pour vous, non par vengeance, ou rancune, vous pensez que non, n’est-ce pas, et je n’ai pas besoin de vous le dire, mais inconsciemment, parce que ma grande raison d’agit disparaît peu à peu.

Tout aux remords de tant de mauvaises pensées, de tant de aurais et bien lâches projets je serai bien loin de dire que je vaux mieux que vous. Mais au moins au moment même, quand je n’étais pas loin de vous et sous l’empire d’une suggestion quelconque je n’ai jamais hésité entre ce qui pouvait vous faire de la peine et le contraire. Et si q.q. chose m’en faisait et était pour vous un plaisir sérieux comme Reviers, je n’ai jamais hésité.

Pour le reste je ne regrette rien de ce que j’ai fait. J’en arrive à souhaiter que le désir de me faire plaisir ne fut pour rien, fut nul en vous. Sans cela pour que de pareilles misères auxquelles vous êtes plus attaché que vous ne croyez aient pu si souvent l’emporter il faudrait qu’elles aient sur vous un empire que je ne crois pas. Tout cela ne serait que faiblesse, orgueil et pose pour la force. Aussi je ne crois pas tout cela, je crois seulement que de même façon que je vous aime beaucoup moins, vous ne m’aimez plus du tout, et [de] cela mon cher petit Reynaldo je ne peux pas vous en vouloir.

Et cela ne change rien pour le moment et ne m’empêche pas de vous dire que je vous aime bien tout de même.

Votre petit Marcel étonné malgré tout de voir à ce point —

Que peu de temps suffit à changer toutes choses

et que cela ira de plus en plus vite. Réfléchissez sur tout cela mon petit Blaise et si cela nourrit votre pensée de poète et votre génie de musicien, j’aurai du moins la douceur de penser que je ne vous ai pas [été] inutile […]

Marcel


08/09/2016
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Lettre d’Honoré de Balzac à Laure de Berny

balzac 

Janvier 1822

 

Quand vous m’êtes apparue, ce fut avec cette grâce qui environne tous les êtres dont l’infortune vient du cœur, j’aime d’avance ceux qui souffrent. Ainsi, pour moi votre mélancolie fut un charme, vos malheurs un attrait, et, du moment que vous avez déployé les agréments de votre esprit, toutes mes pensées se sont involontairement rattachées aux doux souvenirs que j’ai conservés de vous.

Ah ! rassurez-vous, madame, je vous jure que ce qui dicte cette lettre est des sentiments les plus purs que le cœur d’un être de vingt ans ait jamais enfantés.

Ainsi, sachez, madame, que cette lettre est l’expression franche d’une jeune âme qui se trouve dans la même position que vous. Elle est gaie, parfois elle s’abandonne à la mélancolie, et c’est dans un de ces moments où tout semble peine qu’elle s’est adressée à vous pour vous faire la confidente de ses pensées dont vous êtes le centre.

Si j’obtiens la faveur d’une réponse, mon esprit ombrageux m’a suggéré que ce serait peut-être un piège pour chercher à me connaître et vous moquer de moi.

Mais non, je n’ai point cela à craindre, car vous ne me répondrez pas. Il y a mille raisons qui vous retiendront et dont vous n’aurez pas le courage de secouer le joug.

Quoi qu’il en soit, je ne me lasserai point de continuer à penser à vous avec délices. Songez, madame, que, loin de vous, il existe un être dont l’âme, par un admirable privilège, franchit les distances, et court avec ivresse vous entourer sans cesse, qui se plaît à assister à votre vie, à vos sentiments, qui tantôt vous plaint, et tantôt vous souhaite, mais qui vous aime avec cette chaleur de sentiments et cette franchise d’amour, qui n’a fleuri que dans le jeune âge, un être pour qui vous êtes plus qu’une amie, plus qu’une sœur, presque une mère, et même plus que tout cela, une espèce de divinité visible à laquelle il rapporte toutes ses actions.

Il faut avouer que le hasard que l’on est convenu d’appeler Dieu fut bien bizarre quand, en me refusant le don de la parole, il m’accorda par surcroît une triple dose de timidité.

Ne serait-ce pas plutôt un bienfait que d’avoir posé tant de barrières autour d’une passion fougueuse qui règne en souveraine ?

N’avoir que de l’amitié pour vous, cela m’est impossible.

Vous allez vous écrier et dire : « La Morale, les Mœurs ! je deviendrais méprisable ! »

Je suis dans le plus grand étonnement sur cet article du mépris. Avez-vous bien pesé ce qu’il voulait dire ? Il signifie que vous vous estimez bien peu en pensant qu’en vous donnant à moi vous seriez avilie, tandis que, dans mon idée, je crois que nous en serions, en quelque sorte, honorés l’un par l’autre.

Vous parlez des choses les plus charmantes avec négligence et vous y attachez aussi peu d’importance que s’il s’agissait du Sultan Saladin. Et vous ne voyez pas que ce peu d’importance serait une raison pour ne pas faire le malheur d’un ami pour si peu de chose.

Et qu’est-ce que je vous demande ? Rien, si ce n’est la permission de vous aimer sans que vous vous fâchiez.

Je conviens que la dernière chose à laquelle je ressemble, c’est un amoureux, je n’en ai ni le ton, ni les manières, je n’ai ni grâces, ni hardiesses, rien d’agressif ; en un mot, je suis comme ces jeunes filles qui paraissent gauches, sottes, timides, douces, et qui cachent sous ce voile un feu, qui, une fois qu’il aura franchi les cendres qui le couvrent, dévorera la maison et le foyer et tout !

Quel problème qu’une femme qui retrouve dans le commencement de son automne des jours aussi beaux que ceux de l’été, qu’une femme d’esprit qui juge le monde tel qu’il est, se refuse à cueillir la pomme qui perdit nos premiers parents.

Je suis persuadé que vous n’avez pour moi aucun sentiment dans lequel il y ait quelque chose qui admette la familiarité et la joyeuserie de l’âme et la folâtrerie.

Si vous avez des principes philosophiques, tels que je les suppose, la conséquence est que nous pourrons tout entiers, qu’il n’y a ni vice, ni vertu, ni enfer, ni paradis, et que la seule chose qui doit nous intéresser c’est cet axiome : « Prends le plus de plaisir que tu pourras. »

Au surplus, jamais je ne peindrai mieux mon caractère qu’il n’a été dépeint par un grand homme. Relisez les Confessions et vous l’y trouverez tout au long.

 


31/08/2016
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Lettre de Jules Michelet à Athénaïs Mialaret

michelet 

22 janvier 1849

 

Dans l’amour, ce n’est pas immédiatement que doit se manifester l’effort vers l’unité. Si cet effort est brusque, il brise, il supprime les différences en supprimant l’objet même. Et alors, ce n’est plus l’amour.

Le respect de la liberté est une vertu, une force, et une tendresse aussi. A celle qui voudrait abdiquer il dit : « Oh ! sois toi-même, et garde-toi, objet charmant, conserve-la, ta fierté, la libre originalité de ton génie ! Que puis-je désirer, sinon que tu deviennes toi-même de plus en plus, que tu t’augmentes toi-même et la raison d’aimer que je trouve en toi. »  Voilà la marque du véritable amour. Avant tout, il respecte la différence, il encourage la liberté.

Maintenant, à toi d’examiner si tu peux, dans un si grand rapport de cœur, devenir entièrement toi-même, sans accepter quelque chose de celui qui est toi-même de volonté, et de désir ardent, immense, de te complaire et de s’assimiler à toi.

La différence de nos deux natures est d’ailleurs plus extérieure et apparente que réelle, si bien que l’unité voulue avec douceur, lenteur, patience, se fera d’elle-même, et que chaque jour je deviendrai toi plus légitimement, plus profondément.

En sorte que si ta jeune nature ailée t’envolait ailleurs, te changeait, te conduisait à t’oublier, tu te retrouverais, enfant, en celui qui déjà te conserve entière et inattaquable, hors des mondes du changement, au profond trésor de son cœur.

L’assimilation de deux volontés en une, c’est un art, le plus grand des arts, le plus inconnu.

Comment l’appeler ?

Communication d’esprit et de cœur ?

Éducation ?

Initiation ?

Peut-être ces trois qualificatifs à la fois.

Cet art est-il nouveau ? Les âges précédents l’ont-ils ignoré ?

Non. L’antiquité l’a connu, par ses deux extrêmes : l’éducation très libre pour les libres, très dure et très esclave pour l’esclave et toute personne dépendante.

Le moyen âge a cherché une solution entre ces deux extrêmes ; il a cherché avec passion, plus encore qu’avec amour, et il a trouvé, employé des moyens très efficaces, mais trop souvent de surprise et de ruse.

Ainsi, il a enveloppé l’objet aimé, l’âme ! il l’a surprise dans son sommeil et liée endormie, ou bien encore, l’a endormie pour la lier.

Cela n’est pas loyal.

Celui qui aime vraiment ne demande la fusion des volontés qu’à la volonté elle-même, à la liberté. Il agit sous le soleil, en pleine lumière.

Ce qu’il désire, justement, c’est d’être vu à fond, et pleinement pénétré.

Tout ce qu’il craint, c’est de ne pas être vu profondément ; car l’âme à laquelle il s’adresse, qu’a-t-elle à  voir en lui ?

Rien qu’elle-même, et l’abîme d’amour qu’elle a creusé. C’est cet insondable abîme qu’il voudrait qu’elle pût sonder, et son tourment est de n’avoir jamais pour elle assez de jour et de lumière.


22/08/2016
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Lettre d’Eugène Delacroix à Monsieur Varcollier

delacroix 

7 juillet 1852

 

… J’ai des voisins que je vois le soir, ou bien à cette heure-là je fais des promenades où je trouve de la fraicheur. Le matin je travaille aussi régulièrement qu’à Paris, et bien que mes couleurs soient sèches avant la fin de la séance, je tiens bon ! Je tiens l’ennui en échec et n’ai pas le temps d’avoir des idées noires.

 

Voilà la vie que je mène et que je voudrais beaucoup pouvoir prolonger, dans le moment surtout ; la perspective du travail dans mon atelier de Paris est un grave épouvantail, et cependant il n’y a pas à reculer. Dimicandum, c’est une belle devise que j’arbore par force et un peu par tempérament. J’y joins celle-ci : Renovare animos. Passer du grave au doux, de la ville à la campagne, du monde à la solitude, jusqu’à ce que l’on passe de quelque chose à rien !

 

Mais alors, quoi qu’en pense Hamlet, les songes dans ce repos profond ne viendront pas nous apporter les images du mouvement, et c’est un bienfait de l’incomparable Nature que cette autre rénovation des êtres dans ce grand concert où elle nous jette, têtes, bras, ventre, esprit, sentiment, basses natures, nobles esprits, pour entier de nouveau et éternellement d’autres apparences animées, et rajeunir le grand et éternel spectacle.

 

Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup s’inquiètent s’ils revivront après la mort, et ils ne rêvent pas. Dès à présent, combien d’hommes rêvent à votre gré, sans parler du sommeil des maladies ! Combien se passe-t-il de notre vie dans des emplois abrutissants pour l’esprit, combien à fumer, combien à des spectacles insipides qui tiennent de la place dans la vie sans l’occuper d’une manière digne de l’homme ! Beaucoup d’hommes qui n’ont pas essayé de vivre disent qu’ils n’ont plus le temps, et ils retombent sur l’oreiller où ils se bercent sans plaisir. Il faudrait veiller sans cesse sur soi, car la paresse est un entraînement de tous les moments ; donc il faut combattre ou crever honteusement.

 

Adieu, mon cher ami, en voici beaucoup par le temps qu’il fait. J’ai eu là un mouvement qui promettait beaucoup, et j’ai tourné court… par paresse probablement. Dieu vous préserve de cette rouille. Mais votre esprit n’est pas de ceux qui s’endorment, et même dans les souffrances qui le tiennent éveillé et tout en enrageant, vous êtes comme le brahmine de Voltaire qui ne voudrait pas être une bête…

 


17/08/2016
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